Vous visitez présentement le blogue de la revue Relations, pour le site de la revue, cliquez-ici.

De l’idéologie à l’image

5

Le gouvernement Couillard qui, sous prétexte d’austérité, s’est caractérisé depuis son élection par son affairement à affaiblir les services publics, à démanteler les instances citoyennes, à s’attaquer aux plus vulnérables de la société, entreprend maintenant de se refaire une image pour terminer son mandat en beauté. Après le bâton de l’idéologie néolibérale, voilà la carotte de l’image. L’âne, pour lui, reste toujours le même : la réalité têtue de la société québécoise et de ses institutions, à mener de gré ou de force à l’auge de la privatisation, de l’individualisme entrepreneurial et de l’enrichissement d’une élite sur le dos du reste de la population.

La fabrique de l’image est risible. Mais le ridicule ne tue pas, semble-t-il. Car le gouvernement aurait été terrassé quand Philippe Couillard, dans son allocution lors du remaniement ministériel de la fin janvier dernier, a paraphrasé Robert Kennedy en disant que le gouvernement désire dorénavant montrer qu’il y a aussi de « la beauté » et des « liens qui nous unissent même à travers nos désaccord » et qui « ne figurent pas dans les comptes économiques ». Remake du slogan publicitaire d’une carte de crédit : « Il y a des choses qui ne s’achètent pas, mais pour tout le reste… »

Dans la vie, nous dit en chœur le gouvernement, avec le trémolo dans la voix, il n’y a pas que le calcul, l’efficacité, les vraies affaires. Bien sûr, c’est l’essentiel, mais il y a aussi tout le reste, tout le superflu dont il faut tenir compte quand on peut. Le gouvernement en témoigne en transformant les ministres en amuseurs publics. Il y a un temps pour tout au Royaume des libéraux. Un temps pour être sérieux, et un temps pour se distraire. Nous y sommes.

Les faiseurs d’images sont à l’œuvre. Le trio Coiteux-Leitão-Daoust qui a fait le sale boulot néolibéral escompté – au moins pour le premier mandat – est démantelé. Ne subsiste à son poste que Carlos Leitão. À la place des deux autres une sympathique jeune femme sans expérience politique, Dominique Anglade, et un besogneux sans grande envergure, Sam Hamad, récompensé peut-être pour son « courageux » projet de loi 70 qui s’attaque aux personnes assistées sociales. François Blais, d’ailleurs, reprend le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale avec un os à gruger : le revenu minimum garanti, son dada depuis une vingtaine d’années. Voilà le rêve qui finira au panier à moins qu’il serve à justifier la déresponsabilisation de l’État à l’égard de la distribution des richesses, de l’égalité sociale et des services sociaux. Entre temps, il aura eu l’effet escompté, fabriquer une image improbable de compassion, tout en laissant la réalité entre les griffes de la logique comptable et financière.

Ce qui importe pour le Parti libéral, c’est de préparer d’ores et déjà sa réélection pour permettre d’enclencher la seconde étape de son grand projet : la 4e Révolution telle que théorisée par John Micklethwait et Adrian Wooldridge et dont Philippe Couillard se fait le chantre, celle d’un État minimal, arrimé aux intérêts du marché et expurgé de la contamination démocratique, perturbatrice des vraies affaires. Le premier ministre est un homme méthodique, à la tête froide. Pourquoi aller trop vite ? D’autant plus que l’opposition bat de l’aile. Pour finaliser l’objectif structurel principal, il s’agit d’atteindre d’abord un objectif à court terme : s’assurer que la majorité silencieuse dont les libéraux se veulent le fidèle porte-parole reste bien silencieuse et tranquille. Car le recours à l’image est bien le résultat du mouvement massif de protestation sociale contre l’austérité qui ne dérougit pas.

Après le temps de la disette, voilà venu le temps des miettes, vendues comme un festin. Mais de ce marché, nous ne serons pas dupes.

Partager cet article

À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est rédacteur en chef de la revue Relations.

  • Roméo Bouchard

    Bon texte, que je partage totalement. J’aime bine: ’un État minimal, arrimé aux intérêts du marché et expurgé de la contamination démocratique, perturbatrice des vraies affaires.’

  • Marie-Sophie

    Le grand absent des analyses et des commentaires, sauf quelques exceptions, reste le pouvoir. La classe au pouvoir est très puissante, beaucoup même. Nous ne sommes pas des protagonistes égaux qui négocions et nous affrontons les uns aux autres pour assurer nos intérêts respectifs.

    À droite comme à gauche, la question du pouvoir en Occident est devenue tabou. Pour moi, c’est l’éléphant dans la pièce. La lutte des classes n’est pas, dans les faits, une lutte : c’est une agression, commise par les groupes privilégiés ayant accès au pouvoir politique (ou une possibilité d’accès au pouvoir) contre les classes moyennes et modestes. Les groupes vulnérables écopent, le plus souvent au prix de leur santé physique et mentales, voir de leur vie; alors que les classes moyennes (la « majorité silencieuse ») se fait étouffer y compris jusque dans sa vision du monde. Et encore, cette division est plus que sommaire, car selon la couleur de notre peau et notre genre, entre autres, on sera vulnérable à subir la violence du pouvoir de façon bien plus aigue que d’autres.

    Bref, si ce ne sont pas les libéraux de Couillard qui vont nous faire ça, ce sera d’autres, car c’est ce que le pouvoir permet. Et si il y a bien une chose omnisciente dans notre société du XXIe siècle, c’est bien lui. Il me semble qu’il faudrait commencer à l’intégrer comme pièce centrale dans nos analyses politiques, non ?

  • Briansz

    Si le gouvernement Couillard tout comme jadis le gouvernement Harper se base sur un 30% de fidèles électeurs, rien ne va changer car il ne s’agit pour ces partis de convaincre une petite minorité qui flotte de parti en parti cherchant un changement fictif pour voter. Un vrai changement nécessite de changer le système électoral et non d’y participer par défaut de choix ou d’impuissance apprise via nos dictons fatalistes du type « Plus ça change, plus c’est pareil ». Car même en opposition, ces partis conservent leur 30 % de fidèle électeurs pour
    former une opposition forte. D’ailleurs, les Conservateurs ont maintenu une base électorale forte pour être une opposition forte contre le gouvernement Trudeau pendant que le NPD et le Parti Vert dépérissent. Pour dire, que la population pensait se libérer du parti Conservateur. Ils ont plutôt réussi à presque éliminer le NPD et le Parti Vert. Une belle logique qui semble nous suivre d’élection en élection. D’ailleurs à chaque élection, il faut trouver en urgence un parti qui va nous libérer de celui au pouvoir. Pendant ce temps d’anxiété planifiée, où en est rendu le vote proportionnel que les partis progressistes nous ont promis depuis 30 ans? Car nous avons une histoire répétitive aussitôt au pouvoir, aussitôt oublier et la population retourne dormir pour les prochains 4 ans. Faut il rappeler à l’électorat que historiquement le parti Libéral est responsable de la plupart des coupures et des mesures économiques
    et sociales que le gouvernement Harper n’avait qu’à reprendre et à rehausser les effets. Voilà encore cette Fabrique de la servitude dont étudie Roger Payette et Jean-François Payette dans leur recherche et livre. On vote pour le changement. Mais pour quel changement exactement? Ainsi ces auteurs précités, ne font qu’ajouter au « Discours de la servitude volontaire » de Étienne de La Boétie écrit en 1574. Ce même phénomène de donner des mandats forts à un seul parti se manifeste aussi dans la plus part des municipalité du Québec où il n’y a pas d’opposition. De plus ces élus municipales, créent des entités politiques comme les MRC et l’UMQ pour s’éloigner des citoyens et du processus décisionnel et de l’opinion populaire.
    Personne ne dit un mot. Couillard a probablement raison d’écouter la majorité silencieuse et qui ne dit rien consent. Voilà cette peur de nos élus de l’agora dont décrit Francis Dupuis-Dery. Dans la chanson « Where have all the flowers gone? (Où sont parties toutes les fleurs?) », le refrain est « When will they ever learn ? (Quand est-ce allons-nous apprendre ?) ou comme disait Tommy Douglas dans Souricie « quand est-ce allons-nous arrêter de voter
    pour des chats peu importe leurs couleurs et leurs promesses? ». Dans Les guides de cinéma et d’idéologie pour pervertis, Slavoj Zizek décrit une scène où l’héros menace de faire manger des vidanges à son ami s’il refuse de mettre les lunettes qu’il avait trouvé et qui lui permettrait de voir la réalité autour de lui. Slavoj répond alors en disant « qu’il est de toute façon trop tard, car nous mangeons déjà dans les vidanges, cette vidange s’appelle l’idéologie ». On a beau de traîner nos gouvernements dans la boue après les élections mais quand est-ce allons nous faire un choix éveillé au lieu d’émotionnel.

  • Briansz

    Si on approfondit les élucubrations des auteurs de la 4 ième Révolution, selon les théories de John Micklethwait et Adrian Wooldridge qu’évoque Couillard et al, « Le principal problème des États occidentaux, selon les deux auteurs, c’est qu’ils seraient devenus trop démocratiques. À trop écouter le peuple, ils sont de moins en moins capables de décision, comme on peut l’observer aux Etats-Unis et dans l’Union européenne. Concrètement, il faut repenser l’architecture de l’État, réduire non seulement sa taille mais aussi les attentes de la démocratie. Dès lors, il faut imposer la camisole de force, entre autres aux dépenses et aux taxes.  » On peut continuer à lire le reste ici http://www.ledevoir.com/non-classe/434119/l-inspiration-de-philippe-couillard . C’est presque de nous suggérer collectivement de retourner à l’âge de la montée du capitalisme sauvage et des barons voleurs. C’est effrayant ce qui se trouve dans cette analyse du Devoir. Nous votons et nos élus appliquent unilatéralement les prémisses et les élucubrations d’une nouvelle mode économique et de la gestion suggérées et lus dans un livre de chevet de Couillard, et ce sans débat ni consultation avec les citoyens. Ainsi, le livre « L’art d’être juste » de Martha C Nussbaum serait encore pertinent aujourd’hui pour nous rappeller d’où nous venons comme civilisation opprimée depuis Dickens et al, et où nous nous dirigeons avec ces auteurs spéculateurs de l’économie qui veulent abolir presque la démocratie, la consultation et le débat avec les citoyens. La peur de l’agora de nos élus avait besoin de nouveaux auteurs innovateurs pour éloigner les citoyens qui ralentissent le processus décisionnel. Ces auteurs que Couillard évoque dans la 4ième révolution sont des économistes qui ont besoin de publier sinon périr http://www.magazineforces.com/node/1664. Il est peut-être le temps que les groupes sociaux aient des débats réguliers et pertinents sur ces nouveaux courants économiques de la dernière mode avant que nos élus les prennent au sérieux et les appliques à notre insu. Il n’y a définitivement pas de répit de l’assaut de notre intelligence collective par ces messieurs John Micklethwait et Adrian Wooldridge au service du titre économiste, du Capitalisme et d’une énième façon pour soumettre la planète et ses
    habitants au gré d’une main invisible et qui comme dans le titre de un de leur livre précédant ouvrage God is back (Dieu est revenu) est aussi cette nouvelle religion et crédo qui réémerge ou reprend vie zombie TIME IS MONEY.

  • René Deshaies

    Je désespère quand je vois ce gouvernement à l’œuvre. Ma colère gronde. Le gros bon sens ne peut pas prévaloir quoiqu’on en dise et quoiqu’on en pense. Le possible est impossible. Le souhaitable pour la solidarité citoyenne, pour la démocratie n’est pas possible. Ce gouvernement est sourd, il n’entend plus les mots qui viennent du simple citoyen ou du peuple.
    Je vais dans la nature, dans ma forêt où je peux me connecter avec moi-même, avec les arbres et la vie. Je réussis à oublier