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Nuit debout: Place à la parole citoyenne, non à la comédie du grand mépris

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On comprend que Christian Rioux aime l’ordre. Mais quand même : disjoncter comme il le fait dans sa chronique « La comédie du Grand Soir » (Le Devoir, 15 avril 2016), au sujet d’un grand rassemblement populaire citoyen, en contexte d’apathie et de cynisme ambiants, laisse pantois. En effet, pour décrire Nuit debout – ce mouvement parti de la place de la République, à Paris, et qui ne cesse de prendre de l’ampleur partout en France et même au-delà de ses frontières, avec pour seul mot d’ordre « Se réapproprier la parole et l’espace public » – tout y passe :  « ado en mal de transgression », « Comédie du Grand Soir », « société du spectacle », « théâtre d’impro », « foire », « gigantesque selfie »,  « messe nocturne », « chant du cygne d’une extrême gauche… boboïsée… individualiste », sans parler de l’analogie surréaliste qu’il fait avec les fondateurs « dévots » de Montréal ! Un délire de mépris. Sans oublier, bien entendu, le besoin de l’auteur d’amalgamer au passage tous les jeunes de banlieue à l’islam et de faire du Front national le dépositaire attitré de la protestation politique, droite et gauche confondues. On croit rêver.

Christian Rioux en dit ainsi davantage sur lui-même que sur l’événement de la place de la République et ce qui l’a fait naître : la révolte suscitée par la réforme du code du travail et l’impasse politique d’une soi-disant gauche qui ne sait réaliser que des politiques de droite. Discuter l’horripilerait-il à ce point ? L’« espace public » ne semble pas être une notion qui lui dise quelque chose. Étonnant pour un journaliste. La démocratie se résume pour lui à la représentation. Point à la ligne. Paroles citoyennes, discussions, débats publics, rassemblements et forums n’auraient rien à voir avec la démocratie ! Ce n’est pas très sérieux.

Par ailleurs, Christian Rioux exige des « nuit-deboutistes » un programme et des revendications comme gage de crédibilité. Mais un programme sans discussions, qu’est-ce ? Et pourtant il parle lui-même de « commissions par-ci, de commissions par-là » se déroulant lors de Nuit debout, et d’une en particulier qui proposerait de réformer la Constitution française pour qu’elle devienne plus démocratique. N’est-ce pas là une revendication ? Étranges contradictions. Serait-ce que pour lui, ne pouvant recevoir le blanc-seing de la droite conservatrice, ce type de revendications n’existe tout simplement pas ?

Mais le plus malhonnête de sa part, peut-être, c’est qu’il se sert d’une citation d’un discours du philosophe Slavoj Žižek pour désavouer Nuit debout : « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes, écrivait (sic) le philosophe marxiste Slavoj Žižek. Nous passons un bon moment ici. Mais rappelez-vous, les carnavals ne coûtent pas très cher. Ce qui compte, c’est le lendemain, lorsque nous serons tous retournés à nos vies quotidiennes. Est-ce que quelque chose aura changé ? » Rioux oublie de dire que c’est un extrait d’un discours que Žižek a prononcé au Parc Zuccotti à New York, en octobre 2011, en appui au mouvement Occupy Wall Street, qui ressemblait à Nuit debout dans sa volonté d’expression et de mise en œuvre de la liberté politique. Telle qu’amenée par Christian Rioux, la citation dit exactement le contraire de ce que Žižek disait : car loin d’être un désaveu ou une critique, il faisait là un appel enthousiaste à persévérer, surtout pas à interrompre le mouvement pour passer à d’autres choses soi-disant plus sérieuses, comme l’appelle de ses vœux le chroniqueur du Devoir. Žižek s’en prend même à ce type de détracteurs : « Ils disent que nous sommes des rêveurs. Mais les véritables rêveurs sont ceux qui pensent que les choses peuvent continuer ainsi indéfiniment. Nous ne sommes pas des rêveurs. Nous sommes en train de nous réveiller d’un rêve qui se transforme en cauchemar. » Et il conclut : « Souvenez-vous que notre message essentiel est : nous avons le droit de réfléchir aux alternatives. […] N’ayez pas peur de vraiment vouloir ce que vous désirez. » Le verbatim de ce discours, qui mérite d’être lu in extenso, se retrouve entre autres ici, sur le site des Nouveaux Cahiers du socialisme.

En conclusion de son texte, Christian Rioux évoque les vacances scolaires comme l’heureux présage de la fin prochaine de Nuit debout. Gageons plutôt, si une ignoble répression ne s’abat pas sur le mouvement comme ce fut le cas à New York, que ces vacances seront l’occasion d’amplifier encore plus ce mouvement démocratique et d’ouvrir des chemins nouveaux en dehors des ornières tracées par des élites politiques au service de la finance et qui font tout pour que rien ne change.

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À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est rédacteur en chef de la revue Relations.

  • Michel Saint-Laurent

    Je suis tout à fait d’accord avec vous. J’ai d’ailleurs moi-même écrit à M. Rioux pour lui dire à quel point son texte était méprisant, condescendant, réducteur. Il m’a répondu, pour sa défense, qu’il avait été l’un des plus fervents défenseurs des étudiants lors du Printemps Érable. Si cela est vrai, il a bien changé depuis. Ce monsieur est difficile à suivre car, un jour, il est fortement progressiste, à gauche, et le lendemain, il verse dans des propos carrément réactionnaires. C’est aussi parfois le cas de d’autres journalistes-chroniqueurs de ce journal tels Michel David et Francine Pelletier. Enfin…

    J’en profite pour vous dire que j’apprécie au plus haut point la revue Relations, à laquelle je suis abonné depuis plusieurs années. Continuez le bon travail!

  • Jean-Pierre Bonhomme

    M. Ravet, s’en prend au correspondant à Paris du journal Le Devoir, M. Christian Rioux. Il n’a pas aimé que M. Rioux souligne, dans une chronique récente, les aspects négatifs de la manif NUIT DEBOUT à Paris (qui consistait à reprocher à la gauche francaise de ne pas être suffisamment à gauche). Jusque là ca va! M. Rioux n’avait peut-être pas assez la foi manifestante; il s’est peut-être fourvoyé en voyant de trop haut les pures et belles masses populaires en éveil…

    Oui mais M. Ravet pousse son indignation un peu loin. Il laisse entendre que Rioux couche avec l’extrême droite; il touche donc ainsi au coeur de la personne de Rioux; ce qui n’est pas très beau.

    Or je lis souvent Christian Rioux dans Le Devoir. Et je puis dire qu’il compte parmi le petit groupe de journalistes qui ont le courage de défendre les libertés publiques et le progrès social, notamment pour ce qui concerne l’âme commune des Francais et des Québécois; ce qui n’est pas souvent le cas de Relations. S’en prendre à lui c’est un peu comme reprocher à Mère Theresa, de ne pas assez s’occuper des malades! Il y a des limites à l’idéalisme et au perfectionnisme!

    Au fond des choses de Nuit Debout il aurait fallu tempérer. M. Ravet aurait pu reconnaître qu’en France on a la maladie des pieds. J’aime bien la France; être francophile, pour moi, est normal. Mais je ne peux m’empêcher de voir que, si un gouvernement francais, par hasard, penche dans le sens contraire de l’orthodoxie du moment, les masses se sentent obligées de descendre dans la rue, de MARCHER (dans la rue). Après? Après on va prendre un café en attendant de marcher à nouveau. Il y a pourtant bien d’autres manières d’être contestataire; il y a celle d’élire ceux qu’on aime; si M.Hollande s’entend trop avec les forces capitalistes de l’heure il y a possibilité, avec la tête, de le remplacer. Ce qui arrivera du reste probablement. La gauche c’est un nom, OUI. Celle-ci n’est progressiste qu’en surface. Rappelons-nous, que c’est un gouvernement francais de gauche, celui d’un certain Mollet, qui a décidé d’envahir l’Égypte (avec l’Angleterre) pour avantager les capitaux d’Occident. Mais c’est au citoyen de s’engager, au delà des manifs.

    • Jean-Claude Ravet

      Cher Jean-Pierre Bonhomme,

      Merci de vos commentaires. Cependant j’ai beau relire mon texte je ne vois nulle part où j’aurais pu laisser croire que Christian Rioux coucherait avec l’extrême-droite. Je lui trouve c’est vrai bien des défauts, mais pas celui-là.

      Par ailleurs, permettez-moi de diverger avec vous sur Nuit debout. Ce n’est précisément pas l’expression de « la maladie des pieds » des Français, pour reprendre votre belle image. C’est plutôt celle de l’espace de la parole partagée au cœur du politique. Un temps d’arrêt pour penser au-delà de la fuite en avant dans l’idéologie dominante.

      Par contre je suis d’accord avec vous sur ce point : un gouvernement de gauche n’est aucunement la garantie de progrès social. Le colonialisme, en effet, comme l’a bien montré Simone Weil, a été l’œuvre en bonne partie de la gauche. Je ne cherche pas à défendre aucun gouvernement. Ni même une idéologie. J’essaie tout simplement d’être attentif à ce qui émerge de la base, et qui n’est jamais parfait ni sans reproche, mais peut être inspirant dans un contexte où les pouvoirs en place tendent à cadenasser l’horizon et à commander la résignation.

      En espérant que nos divergences, qui ont toujours lieu d’être, soient sources de débats constructifs.