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Le pape François et la famille ou le principe d’inculturation

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Il y a eu peu d’intérêt et il y avait peu d’attentes de la part de la vaste majorité des catholiques du Québec quant à l’issue de la démarche synodale sur la famille vécue au sein de leur Église depuis 2013. Les autorités romaines avaient proposé un processus inhabituel de vaste consultation dans les diocèses et une réflexion en deux synodes consécutifs qui se sont réalisés à Rome en 2014 et en 2015. Mais pour de nombreuses personnes qui continuent de s’engager au nom de leur foi catholique au Québec, c’est un sentiment de lassitude qui a prédominé tout au long de cet exercice. Il y avait une conviction forte chez plusieurs que tout avait déjà été dit en d’autres circonstances sans avoir été entendu.

La longue exhortation apostolique du pape François, Amoris laetitia ou « La joie de l’amour » qui vient d’être publiée comme aboutissement de ce parcours, n’apporte de fait aucun des changements doctrinaux qui auraient pu découler de l’expérience pastorale vécue au Québec et des demandes répétées faites par le passé. Même l’inclusion pleine et entière des personnes divorcées remariées dans les communautés de foi, qui semblait être l’enjeu par rapport auquel le pape actuel était plus déterminé, n’y fait pas exception. On constate aussi que des sujets présents au moment du premier synode, en 2014, notamment la réalité des personnes homosexuelles, ont été complètement évacués. Le deuxième chapitre du document, qui résume les apports des discussions synodales sur la réalité et les défis des familles, manifeste d’ailleurs une lourdeur et des généralisations parfois exaspérantes. Il semble en effet bien difficile pour une assemblée composée exclusivement de célibataires de rendre compte, de manière vivante, d’un vécu qui leur échappe au quotidien.

Les réactions conservatrices qui se sont manifestées entre les deux synodes et les résistances auxquelles se bute sans cesse le pape François au sein de l’appareil ecclésial semblent avoir rendu encore une fois impossible un changement tangible des interventions magistérielles. Les réformes institutionnelles, qu’appellent de leurs vœux de nombreux catholiques québécois et que François semble désireux de faire, tardent à venir. La longue durée dans laquelle les changements ecclésiaux s’inscrivent ne peut pas tout expliquer. Il y a une lutte de pouvoir en cours dont l’issue est loin d’être prévisible.

Mais malgré toutes ces limites, le texte Amoris laetitia que propose le pape François apporte à l’Église la possibilité de faire les choses différemment. Il est le fruit d’un effort pour sortir des cadres habituels et fait place à une créativité indispensable. Et il ne s’agit pas ici seulement d’un changement de ton ou de belles formules qui peuvent trouver un écho chez les croyants.

L’essentiel du texte et de la réflexion marque un changement de perspective dans la manière d’accompagner les personnes ; dans les processus décisionnels qui doivent mener à des modalités propres à chaque contexte ; dans la façon inédite pour l’Église d’aborder positivement la sexualité ; et dans l’idéal évangélique mis de l’avant pour guider les croyants dans les aléas complexes de la vie de couple et la vie familiale d’aujourd’hui. Ce sont d’ailleurs les chapitres 4 et 5 sur l’amour qui constituent le fondement de l’exhortation et qui permettent de comprendre la portée transformatrice possible des perspectives pastorales abordées plus loin.

En toute cohérence avec l’année de la miséricorde qu’il a proposée à l’ensemble de l’Église, François ancre sa proposition dans l’amour inconditionnel de Dieu pour chaque personne. Il appelle à une remise en question sérieuse pour tous en mentionnant avec justesse : « Parfois, il nous coûte beaucoup de faire place à l’amour inconditionnel de Dieu dans la pastorale. Nous posons tant de conditions à la miséricorde que nous la vidons de son sens concret et de sa signification réelle, et c’est la pire façon de liquéfier l’Évangile »[1]. Un passage qui fait suite à la belle image qu’il avait déjà utilisée dans son exhortation précédente, Evangelii Gaudium ou « La joie de l’Évangile », en rappelant que l’Église n’est pas une douane, mais qu’elle doit être une maison dans laquelle « il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile » (no 44).

Le pape François invite donc les Églises locales à s’engager sur un chemin de création et d’inculturation adapté aux défis qui sont les leurs. Il leur offre ainsi une marge de manœuvre indispensable pour chercher à l’intérieur des communautés de foi des réponses appropriées au contexte qui est le leur. Pour l’Église québécoise, qui a fait preuve à d’autres moments de son histoire de sa capacité d’inculturation dans son approche pastorale et dans sa façon de composer avec un contexte unique de sécularisation, quelle résonance cette proposition centrale aura-t-elle ? Cette Église québécoise a-t-elle encore un enracinement au cœur de la société et une passion pour les hommes et les femmes d’ici, qui sont aux prises avec des questions dérangeantes pour l’Église ? C’est en prenant de front ces questions, me semble-t-il, que celle-ci pourra relever le défi proposé et qu’elle pourra se remettre en mode « création ». Il ne s’agit ici ni de nombre de fidèles ni de ressources, mais de désir profond.

[1]François, Amoris Laetitia, # 310-311.

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À propos de l'auteur

Élisabeth Garant

L'auteure est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations.

  • René Deshaies

    L’entropie est très forte dans les grandes organisations qu’elles soient religieuses ou municipales comme la ville de Montréal. Mais aussi dans les idées véhiculées dans les sociétés et dans ceci, j’inclus l’idéologie « néolibéraliste ». L’attrait psychologique pour le pouvoir de certains est aussi une grande force entropique.
    Je suis en train de lire « Destruction Massive » de Jean Ziegler. Même si ce livre qui parle de géopolitique de la faim dans le monde date de 2012, il est toujours d’actualité. Il confirme ce que je savais depuis longtemps à savoir ce qui suit. Les famines, la malnutrition et la sous-alimentation des femmes enceintes et des enfants de 1 jour à 5 ans occasionnent des pertes permanentes ou des dégâts permanents au cerveau des enfants. José de Castro a été un des premiers à faire ce lien en 1940. Et pourtant, 75 ans plus tard, la sous-alimentation sévit toujours. Il y a de quoi être indigné.