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Fort McMurray : à l’ombre de l’éclipse médiatique, la transition

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Après plus d’une semaine, l’épaisse fumée qui s’élève de la forêt boréale albertaine commence à peine à s’estomper dans le ciel médiatique canadien et québécois. L’éclipse médiatique provoquée ces jours-ci par un des plus importants feux de forêt de l’histoire canadienne n’est pas en soi un phénomène surprenant. Dès que se produit un événement un tant soit peu spectaculaire – un attentat terroriste, la démission d’un chef de parti, la mort d’un impresario connu… – tous les projecteurs des médias de masse se braquent au même endroit, jetant dans l’ombre de l’actualité des pans entiers de la vie politique, économique et sociale souvent essentiels.

Mais cette éclipse médiatique provoquée par l’évacuation de Fort McMurray est d’une ironie toute particulière. Alors que le Canada vient tout récemment de parapher l’accord sur le climat conclu à Paris en décembre dernier, il y a quelque chose de surréaliste dans le fait d’être submergé de nouvelles en provenance de Fort McMurray, la capitale des sables bitumineux albertains, sans que l’enjeu des changements climatiques liés à la production d’énergies fossiles ne soit mentionné pour la peine. Pire, à entendre notre classe médiatique angoisser des jours durant sur le sort des installations pétrolières albertaines, on en vient presque à espérer que la production d’un des pétroles le plus polluants sur la planète reprenne le plus vite possible !

Comprenons-nous bien, le sort des travailleurs et des travailleuses de l’industrie pétrolière albertaine et des autres sinistrés doit bien sûr nous tenir à cœur et susciter notre entière solidarité et compassion, là n’est pas la question. Mais alors même que la vulnérabilité de l’Alberta aux feux de forêt s’est accrue en bonne partie à cause des changements climatiques que son industrie pétrolière contribue à aggraver, on est en droit de s’attendre à un peu plus de sens critique et d’imagination de la part de nos médias pour réfléchir aux façons de soutenir ces personnes à long terme, notamment en facilitant leur reconversion dans d’autres secteurs de l’économie. Car c’est toute l’urgence de la transition énergétique et écologique que nous révèle cette catastrophe.

Par ailleurs, ce regard inquiet que portent les grands médias sur la productivité du secteur pétrolier albertain est d’autant plus étonnant quand on voit à quel point l’expansion de cette industrie se fait non seulement au détriment de l’environnement, mais aussi de la démocratie. Comme le rapportait récemment Le Devoir (qui a su garder de sa clairvoyance malgré toute cette fumée), la firme TransCanada, après avoir refusé pendant des mois de soumettre son projet de pipeline Énergie Est aux lois environnementales québécoises, semble avoir plié… non sans avoir d’abord dicté au gouvernement du Québec les conditions de l’évaluation environnementale qui sera conduite par le BAPE cet automne. Du coup, le travail mené par le BAPE depuis le mois de mars est à reprendre, et les quelques 300 mémoires déposés ne seront pas rendus publics. Un autre exemple de l’attitude méprisante et colonialiste trop souvent affichée par les pétrolières albertaines… et de la servilité du gouvernement Couillard devant leurs intérêts. Osons croire, par ailleurs, que ce dernier n’aura pas le culot d’utiliser le désastre de Fort McMurray pour justifier son appui aux projets de TransCanada.

Il faut donc espérer qu’en ce mois d’action et de mobilisation globale contre la dépendance aux énergies fossiles, organisé par une vaste coalition internationale d’ONG, les préoccupations de fond concernant l’industrie pétrolière et la structure de notre économie réussiront à s’imposer dans l’ordre du jour médiatique et politique. À ce compte, une action sera menée cette fin de semaine dans la région de Vancouver, notamment par des représentants de la nation Tsleil-Waututh, pour rappeler le déversement pétrolier survenu l’an dernier aux installations portuaires de la firme Kinder Morgan.

Plus près de chez nous, une cinquantaine de groupes et de citoyens ont récemment lancé un appel à la mobilisation contre le « piège Énergie Est » et le collectif Élan Global poursuit ses efforts en appelant notamment la population à signer la pétition officielle contre le pipeline Énergie Est (date limite pour signer : le 1er juin). C’est sans oublier le travail acharné que mènent plusieurs groupes et citoyens pour contrer l’avancée de ce projet de pipeline, notamment devant les tribunaux.

Pour l’avenir des personnes touchées directement par la catastrophe de Fort McMurray et pour celui de la planète tout entière, espérons que ces initiatives – et que l’impératif d’une urgente transition écologique – ne seront pas éclipsées de la sphère publique…

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À propos de l'auteur

Emiliano Arpin-Simonetti

L'auteur est secrétaire de rédaction à la revue Relations.