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75 ans d’amour du monde, de résistance et de création

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Allocution de Jean-Claude Ravet prononcée en ouverture du spectacle de poésie et de musique, tenu au Gesù le 15 mai 2016, à l’occasion du 75e anniversaire de la revue Relations*

Bonjour,

Il est un temps pour travailler, il est un temps pour fêter, dirait l’Ecclésiaste. Il est parfois un temps où la fête se mêle au travail, comme c’est le cas dans cette année anniversaire pour Relations. Il s’ajoute alors à notre travail un défi supplémentaire, à savoir : dire ce que nous sommes, quand nous faisons ce que nous savons faire. Ce qui importe alors ce n’est pas tant ce que nous voulons dire que la manière dont nous le disons, en tant que celle-ci révèle ce qui nous anime. Cela implique pour nous de nous détacher de l’analyse sociale pour dire du même souffle ce qui la fonde. Les valeurs ici ne suffisent pas – qui ne sont souvent que des bijoux dont on s’orne pour bien paraître mais qui ne disent rien de nous –, elles maquillent plutôt. Merleau-Ponty a dit à juste titre : « Tout le monde se bat pour les mêmes valeurs : la liberté, la justice. Ce qui départage, c’est la sorte d’hommes (et de femmes) pour qui l’on demande liberté ou justice, avec qui on entend faire société : les esclaves ou les maîtres. »

Ce qui nous importe donc de dire à cette occasion ce sont nos raisons de vivre en tant que revue, rendre compte de notre espérance, parfois même contre toute espérance.

C’est ainsi que s’est imposée à nous la trilogie anniversaire telle qu’elle est dans vos mains. Amour du monde, résistance, création… Socle, impératif, puissance… Trois maillons d’une chaîne d’ancres qui nous maintient à flot dans la tourmente du temps présent. Qui nous ancre à la fois dans l’émerveillement, dans l’ébranlement et dans l’engagement. Nous fait tenir ferme dans notre fragilité, et tendus vers l’ouvert. Attentifs à ce qui germe, naît et croît, à ce qui est porteur de vie, de lumière et d’espoir.

Quel est donc le parti pris qui se dessine dans ce triptyque anniversaire où les différents tableaux se répondent les uns aux autres ? Ce qui nous fait, en d’autres mots, persister dans la vérité éprouvée ? Et sans quoi notre revue aurait un goût de fadeur, si ce n’est de trahison ?

Le triptyque évoque d’abord notre fidélité à l’expérience sensible du monde et des êtres – surtout ceux qui souffrent – et des injustices qui révulsent. Et de la laideur des inégalités. Et de la beauté des gestes de solidarité. Et de la beauté sans fard du monde.

Il évoque ensuite notre adhésion à la résistance. Car nous sommes bien une revue de résistance. Pas celle du retranchement qui rassure. Mais celle dont il faut payer le prix. Celle qui enflamme l’étincelle du possible, libère du passé opprimé sa semence subversive. Résistance à la domination de la force et de l’argent sur la vie, menée sous la bannière du « tout est permis » et du « tout-au-profit ».

Notre parti pris a aussi la saveur de l’utopie qui fissure les vérités établies et fait éclater le cadre des possibles autorisés, dans lequel les tyrans du présent voudraient nous enfermer et en dehors duquel on ne peut s’aventurer sans être taxé de dangereux subversif ou de rêveur impénitent.

Comme il se doit pour une revue fondée par les jésuites, connus pour être des compagnons de Jésus, Relations parle aussi de Dieu, dont la présence se confond, incarnation oblige, avec la condition humaine, capable aussi de mystère. Évoquer la poésie du monde, évoquer la condition des proscrits, des bannis, des exclus et leurs luttes, c’est notre façon privilégiée d’en témoigner, étant un espace de solidarité entre croyants et non-croyants dans le combat pour la justice et contre la fatalité. En témoignant d’une transcendance au cœur de la parole, au cœur des corps souffrants, au cœur des luttes, sœurs des rêves.

Permettez-moi de terminer par une parole d’une poète russe. Chacun, n’est-ce pas, a son recueil de paroles, glanées dans sa vie, qui aident à vivre et à comprendre un tant soit peu que ce que nous faisons vaut la peine d’être fait et la vie d’être vécue. Je l’ai déjà évoquée au 70e anniversaire, il y a 5 ans. Certains diront que je radote. Ils n’ont pas tort. C’est le lot des gens de mon âge. Mais, en même temps, plus on vieillit plus on se rend compte qu’il suffit de peu de paroles pour aider à vivre, comme il suffit d’une seule main pour retenir une chute dans l’abîme et d’un seul souvenir radieux pour illuminer l’existence. Je voudrais remercier Stéphanie Béliveau que tous ici maintenant connaissent parce qu’une de ses œuvres magnifiques illustre la couverture du numéro sur l’amour du monde, car c’est elle qui m’a fait connaître cette parole dans le cadre d’une entrevue publiée dans le dossier « L’Art à l’œuvre », en 2003. Cette parole traduit à merveille non seulement la vocation de l’artiste mais aussi celle d’artisans comme nous qui œuvrons à Relations, cherchant à habiter poétiquement et politiquement la terre, tissant l’infini avec le fini, l’amour avec la justice, la beauté avec la bonté.

Anna Akhmatova écrivait ceci dans l’avant-propos de Requiem – un recueil écrit en souvenir des années d’emprisonnement de son fils dans les geôles de Staline :

« Dans les années terribles des purges de Iéjov, j’ai passé 17 mois à faire la queue devant la prison de Leningrad. Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas on ne parlait qu’en chuchotant) :

– Et cela, pourriez-vous le décrire ?

Et je répondis :

– Oui, je le peux.

Alors une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage. »

***

Il se peut que certains parmi vous soient venus ici, par inadvertance, se distraire. Bien mauvaise idée. Car ceux et celles qui viendront sur scène après moi risquent au contraire de nous projeter dans l’essentiel d’où on ne sort jamais indemne. Cela ébranle et en même temps avive. Si cela vous arrive, n’ayez pas peur. Vous en sortirez dépouillés, un peu plus libres, libérés du superflu qui encombre nos vies.

Pour vous guider sur cette rive mystérieuse de l’existence où le visible révèle l’invisible qu’il revêt, nous aurons avec nous un passeur remarquable et expérimenté, un poète aux multiples recueils, un ami des mots, un explorateur courageux du sens, un admirateur de l’infini qui respire en nous, et qui plus est, un ami et collaborateur de la revue : José Acquelin, à qui je cède la parole. Merci.

* Des photos de l’événement sont disponibles ici.

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À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est rédacteur en chef de la revue Relations.