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Décoloniser la modernité québécoise. Réponse à Jean-Marc Piotte

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Il y a quelque chose de surréaliste à lire Jean-Marc Piotte lorsqu’il écrit « nous ne sommes pas des colonisés et nous ne l’avons jamais été » en parlant du peuple québécois, dans un article publié récemment en ligne dans Ricochet. Surtout quand il énonce du même souffle qu’ « on ne refait pas l’histoire ». Ainsi, celui qui a passé une partie des années 1960 à développer l’analyse décoloniale au Québec dans les pages de la célèbre revue Parti pris, qu’il a cofondée en 1963, nous dit aujourd’hui que la réalité qu’il s’efforçait alors de décrire et de combattre… n’existait tout simplement pas. Il y a là la prémisse d’un roman métaphysique fascinant à écrire, mais ce n’est pas le but de ce billet.

Cette étrange affirmation apparaît, il faut le dire, dans un texte intitulé « L’impasse souverainiste ». Celui-ci est paru en juin, mais n’ayant pas fait l’objet d’une grande attention il me semble quand même appeler une réponse. Piotte y reprend en gros l’argumentaire voulant que le projet d’indépendance du Québec est essentiellement un projet contre le Canada et que, devant la faible mobilisation du peuple québécois, nous devrions nous concentrer sur « ce que personne ne nous empêche de faire » plutôt que « de nous dépenser à dire ce que le Canada nous empêche de faire ». D’autant que, pour l’auteur, les seuls pouvant légitimement dénoncer le caractère colonial de l’État canadien sont les Autochtones, qui continuent de souffrir de cette oppression.

Certes, on peut comprendre que Jean-Marc Piotte veuille faire amende honorable pour toutes ces années où la gauche indépendantiste québécoise dénonçait le colonialisme canadian en évacuant complètement la question autochtone de son analyse. On peut également saluer ce qui ressemble à une tentative de désamorcer le « syndrome de la victime » à l’œuvre au cœur de notre identité québécoise postcoloniale, c’est-à-dire ce mécanisme de protection de notre ego national fragile qui tourne souvent au déni des oppressions que nous faisons subir à plus vulnérables que nous pour nous complaire dans notre rôle de victime du mépris canadian.

Tout cela, toutefois, ne nécessite pas de faire table rase du passé, fâcheux réflexe trop répandu au Québec, où parler d’avenir revient souvent à oblitérer certains pans de l’histoire.

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Notre modernité s’est construite sur la promesse d’une décolonisation. Nous voulions être « Maîtres chez nous », qu’on ne nous dise plus « speak white », que le français ne soit plus, en Amérique du Nord, la langue de la pauvreté et de la honte. C’est dans ce terreau que l’identité canadienne-française a cédé le pas, au tournant des années 1970, à l’identité québécoise, qui s’est d’emblée affirmée comme la promesse d’une libération à venir au terme d’une résistance opiniâtre contre ce qui nous aliène, nous dépossède collectivement. L’identité québécoise est née comme une lutte, une quête d’autonomie à poursuivre. On peut vouloir le taire, l’oublier ou regarder ailleurs – pour se concentrer sur le progrès de nos conditions matérielles d’existence par exemple –, cela n’empêchera jamais ce ressort fondamental de notre identité de refaire surface, comme un retour du refoulé.

Si tant est qu’on cherche vraiment à sortir de l’impasse nationale actuelle, il me semble donc incontournable de regarder en face ce passé récent de lutte décoloniale. Pas pour en caresser la coquille vide, ni pour s’y recroqueviller complaisamment en geignant sur notre petitesse et contre les méchants Anglais qui nous oppriment. Mais bien pour retourner sur les lieux de naissance symboliques de notre modernité, faire le deuil de ses promesses mortes et, surtout, renouer avec son esprit de liberté jamais accompli parce que toujours à venir.

Des choses mortes, notre modernité en traîne son lot. Le mot d’ordre de la Révolution tranquille en incarne à lui seul bien des aspects : nous voulions être « Maîtres chez nous », sans vraiment nous rendre compte que nous étions aussi… chez eux, nos frères et nos sœurs Autochtones. Sans nous rendre compte, non plus, que le « nous » national que nous cherchions à construire n’était pas forcément toujours ouvert à l’apport de la diversité ethno-culturelle elle aussi venue, dans certains cas, de pays colonisés.

Mais surtout, nous sommes devenus « maîtres » à la manière de Descartes qui, dans son Discours de la méthode, affirmait que les hommes devraient être « comme maître[s]et possesseur[s]de la nature ». Nous avons harnaché des rivières, extrait les ressources du sous-sol, industrialisé notre agriculture, dans une logique de développement économique déconnecté de la valeur intrinsèque (donc non marchande) de l’environnement. Ce faisant, nous nous sommes enfoncés dans une relation de domination technocratique avec le territoire, dans une optique de maîtrise instrumentale qui est un des éléments au cœur de la crise écologique actuelle. Celle-ci nous impose aujourd’hui de repenser notre modèle de développement productiviste, il va sans dire.

C’est d’autant plus important que ce modèle, si prometteur pouvait-il paraître pendant la Révolution tranquille, est loin d’avoir atteint tous les ambitieux objectifs d’émancipation qu’il s’était lui-même fixés. À bien des égards, ce modèle a présidé à l’essor d’une classe de technocrates ayant tôt fait de tourner le dos aux promesses d’autonomie collective du peuple québécois pour livrer l’économie (et l’État) du Québec aux flux déterritorialisés et déstructurants du capitalisme globalisé. « [L]e ver de la dépossession était dans la pomme de la Révolution tranquille », comme l’ont souligné avec justesse les auteurs du livre Dépossession (Lux, 2016, p. 14).

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S’il faut aujourd’hui revisiter notre passé et le discours de la décolonisation, c’est bien sûr dans une perspective critique qui nous permettra de décoloniser notre modernité, si récente et pourtant déjà si usée. Mais chercher à oublier ou à démentir le colonialisme subi ne nous aidera pas à avancer. Il faut plutôt réactualiser la quête de libération au cœur de l’identité québécoise en décelant les nouveaux rouages de notre aliénation et de la dépossession qu’une grande partie de la population du Québec ressent aujourd’hui de manière plus ou moins consciente.

Cette dépossession est bien sûr différente de celle d’autrefois. L’oppression vécue par les francophones aujourd’hui n’a rien de comparable à celle d’avant la Révolution tranquille, par exemple, et la lutte pour l’indépendance ne peut se satisfaire de la seule quête de préservation du français. L’indépendance, toutefois, permet de penser un projet de société véritablement en phase avec l’impératif écologique et démocratique de notre époque. Un projet en rupture avec la pétro-monarchie canadienne qui cherche à s’enchaîner pour des décennies (et nous avec) à l’expansion du complexe des sables bitumineux albertains, avec ses pipelines et ses trains. Surtout, il permet d’envisager la constitution d’un État réellement plurinational reconnaissant formellement l’existence et l’égalité des peuples qui ont en partage le territoire que l’on nomme Québec. Pour que le projet indépendantiste puisse emprunter ces voies émancipatrices, il est primordial de réactiver la mémoire de nos luttes décoloniales, ne serait-ce que pour nous souvenir d’où nous venons et pour ne pas perpétuer davantage les oppressions que nous avons nous-mêmes subies. « Hommes, souvenez-vous de vous en d’autres temps », disait Miron.

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À propos de l'auteur

Emiliano Arpin-Simonetti

L'auteur est secrétaire de rédaction à la revue Relations.

  • Jean-Marc Piotte

    Emiliano,

    Lorsque nos ancêtres provenaient de l’empire français, nous étions des colonisateurs et les colonisés étaient les Amérindiens. Lorsque l’Empire britannique se substitue à l’Empire français, nous devenons une nation dominée, mais nous faisons toujours partie des colonisateurs. D’ailleurs, nous avons alors des droits qui sont reconnus et respectés, ce qui n’est pas le cas des Amérindiens.

    Dès le début des années 1970, le sociologue Gilles Bourque corrige Parti Pris sur le sujet.

    C’est important de reconnaître le fait de la colonisation des Amérindiens, car ils vivent toujours une situation de colonisés.

    Amicalement,

    Jean-Marc Piotte

    • Merci pour ces remarques. En raison du format de ce blogue, qui requiert des textes plus courts, je n’ai pas pu inclure toutes les précisions qui auraient éclairé davantage certains de mes propos. Aussi, en voici quelques-unes qui semblent nécessaires.

      Je tiens à préciser que je ne dis pas que la nation québécoise est une nation-colonisée, c’est-à-dire une société dans laquelle la lutte de classes serait subordonnée – voire fusionnée – à la lutte de libération nationale. Cette lecture, qui prévalait en partie à l’époque chez Parti Pris, M. Bourque l’a critiquée à très juste titre. Mon intention n’est donc aucunement de ressusciter ce prisme d’analyse, que je n’ai jamais partagé.

      Par contre, et corrigez-moi si je ne trompe, Gilles Bourque n’a pas nié que les descendants de la Nouvelle-France aient subi le colonialisme de l’empire britannique. Il me semble plutôt qu’il parlait d’une situation de « colonisateur-colonisé », lecture qui rend d’ailleurs bien compte de la complexité du phénomène colonial : il ne s’agit pas, en effet, d’un jeu à somme nulle dans lequel parce qu’on fait subir une oppression (aux Amérindiens par exemple), on cesse d’être opprimé (par l’empire britannique puis par le Canada) ! Ce qui revient à dire qu’on peut reconnaître le colonialisme qu’on a infligé et qu’on inflige toujours aux premières nations ET celui subi historiquement par les Canadiens français, pour peu qu’on prenne la peine de bien distinguer les différences dans les rapports de domination subis. Et de rappeler que la situation a changé depuis la Révolution tranquille (ce que je fais, d’ailleurs).

      Bref, tout ça pour dire que l’idée derrière mon texte n’est aucunement de relativiser la souffrance et le colonialisme infligés aux premières nations, comme le font certains nationaleux qui se complaisent dans le rôle de la victime pendant que notre société récolte les fruits du (néo)colonialisme. C’est plutôt ce que je dénonce, d’une part, tout en appelant à revisiter notre histoire récente et notre identité collective pour y déceler les éléments sur lesquels construire des solidarités entre les nations qui peuplent ce pays qu’on nomme le Québec. La mémoire de notre infériorisation coloniale et les tentatives – bien réelles – de nous assimiler devraient nous servir à comprendre le sort réservé aux premières nations… et à décolonialiser notre projet collectif. C’est d’une mémoire exemplaire dont nous avons besoin, d’une mémoire mise en contexte avec celle de l’Autre pour créer des ponts; pas, en tout respect, un trou de mémoire collectif.

      Quoi qu’il en soit, merci de vos commentaires, qui me permettent de clarifier ma pensée.

      Sincèrement,

      EAS

  • Sisyphe.org

    Excellent article!

  • F. Leclair

    Ma tenace identité de Canadien-français me fait rêver à l’association des Québécois avec les autres francophones du Canada pour promouvoir la décolonisation canadienne que requiert notre modernité, comme proposée dans le blogue d’É. Arpin-Simonetti. L’indépendance politique totale du Québec m’apparaît toujours un repli sur soi, un abandon des cousins francophones, des amis du ROC et des esprits libérés des vieux démons de notre Histoire.