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Faut qu’on se parle et l’émergence d’une culture politique 2.0

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Bouffée d’espoir et consultation aux accents novateurs pour les uns, appropriation privée de la parole publique par un groupe de personnalités bien en vue pour les autres, l’initiative Faut qu’on se parle suscite bien des réactions depuis son lancement officiel le 24 septembre dernier.

La semaine dernière, ses instigateurs, Gabriel Nadeau-Dubois, Jean-Martin Aussant, Claire Bolduc, Maïté Labrecque-Saganash et Alain Vadeboncoeur faisaient connaître la méthode de consultation mise au point pour les 10 grandes consultations qu’ils proposent cet automne dans 10 villes québécoises, dont la première aura lieu ce soir à Québec. Cette méthode permet de réfléchir à certains des principes qui sous-tendent le projet du quintette (auquel se sont ajoutés quatre nouvelles personnalités tout récemment), qui n’a pour l’instant pas encore donnée beaucoup de détails quant aux suites de son initiative.

Une méthode de consultation innovante?

Présentée comme une façon de mettre la technologie au service de la démocratie, la méthode de consultation est censée rendre l’expérience « agréable » et conviviale. Elle vise en effet à faire participer les personnes, divisées en petits groupes de dix, au moyen d’une application tablette interactive qui permet de recueillir et de colliger leurs idées sur chacun des 10 axes thématiques (démocratie, économie, régions, indépendance, éducation, premiers peuples, diversité, culture, santé et climat). Après une première période de génération d’idées, suit une deuxième étape permettant aux participants de réagir en direct, à même l’application, aux milliers d’idées soumises. La méthode d’animation reprend ainsi des techniques de brainstorming collectif proches de certaines pratiques de la sociocratie, un mode de délibération collective inspiré notamment des théories des systèmes et de la cybernétique.

Les commentaires des participants devront toutefois être concis : quelque 140 caractères à la fois, pas plus. Toutes les données générées pendant les 10 consultations, les nombreuses assemblées de cuisines et sur le site Web <fautquonseparle.org> (qui permet lui aussi de publier des idées en 140 caractères), seront ensuite compilées et analysées ultérieurement grâce à des outils d’analyse de données massives.

L’idée ici est de permettre au plus grand nombre d’exprimer le plus d’idées possible pour sortir des blocages collectifs dans lequel se trouve le Québec et d’en faire ensuite une synthèse. On ne peut que se réjouir de voir tant d’énergie déployée pour susciter la réflexion de la population québécoise. D’autant plus que les personnes chargées de faire cette synthèse sont toutes très compétentes, chacune dans son domaine, en plus d’être mues par un sens aiguisé de l’engagement public. Mais certains aspects de la méthode retenue soulèvent bien des questions, que les organisateurs devraient garder en tête pour la suite des choses.

D’abord, Pierrot Péladeau, dans son blogue, a soulevé à juste titre plusieurs des limites importantes qu’impose la démarche retenue pour les participants qui ne maîtrisent pas les outils informatiques du web 2.0, de même que pour ceux et celles qui ne maîtrisent tout simplement pas… le langage écrit : 53 % de la population québécoise éprouverait en effet d’importantes difficultés de lecture selon les données les plus récentes. Il rappelle aussi l’importance pour les organisateurs de fournir un accès ouvert aux masses de données produites, sans quoi on risque de reproduire le modèle d’appropriation privée de la parole publique que défend la multinationale Facebook.

À cet égard, Faut qu’on se parle pourrait s’inspirer d’une initiative qui lui est en plusieurs points similaire et qui a eu lieu en Islande, en 2009. Un autre petit groupe de citoyens, baptisé le « Ministère des idées », y a organisé une grande conversation nationale pour discuter de l’avenir du pays, ruiné par le krach financier de 2008. Ce grand Forum national (Thjodfundur) avait réuni quelque 1500 personnes pour élaborer un manifeste politique collectif à l’aide de méthodes de génération d’idées en sous-groupes et d’agrégation de contenu grâce à des algorithmes d’analyse textuelle. Cette masse d’idées générées par les citoyens a ensuite été rendue publique en données ouvertes, ce qui a permis à une start-up de Reykjavik de les comparer à la transcription des débats du Parlement. Elle a ainsi pu déterminer, chiffres à l’appui, quels étaient les parlementaires dont le discours était le plus en adéquation avec les revendications citoyennes exprimées lors du Forum.

Mais au-delà des considérations sur les limites à la participation et sur l’importance du libre accès, tout cela révèle à quel point ce genre de consultation peut rapidement devenir un dada de techniciens et de consultants en procédures de démocratie participative. Il faut donc être très prudent et éviter de se laisser aller à l’émerveillement technologique, sans quoi la procédure finit par supplanter la substance. Déjà, avec le formatage très contraignant des prises de parole, la discussion semble en partie soumise au fonctionnement de la machine.

Culture politique 2.0

Surtout, le choix de la démarche laisse filtrer certaines conceptions de la démocratie, de la citoyenneté et du peuple qui en disent long sur les nouvelles formes de subjectivité politique qui sont en gestation, au Québec et ailleurs. En effet, la démarche repose en partie sur une conception individualisante de la prise de parole publique, où l’expression du peuple apparaît par agrégation de milliers d’individus rivés à leurs écrans, grâce à la puissance des algorithmes. La progression de ce que le philosophe Éric Sadin appelle une « rationalité algorithmique » se fait ainsi sentir dans nos façons de penser la participation politique, de même qu’une certaine culture hacker fondée sur des valeurs d’expression et d’autonomie individuelles, de partage en réseau et de participation active à des œuvres collectives (ou « communs numériques », comme peuvent l’être Wikipedia, Linux et autres logiciels libres).

Nouvel avatar du libéralisme à l’ère du Web collaboratif, on peut se demander si cette nouvelle subjectivité politique qui semble émerger un peu partout en Occident – notamment au sein des classes de jeunes professionnels (mais pas uniquement) –, peut nous aider à dépasser les blocages du libéralisme du siècle précédent… La question est ouverte.

En Islande, le Thjodfundur de 2009, fondé sur cette nouvelle conception du politique, a accouché d’une déclaration de principes assez universels et à portée limitée. Toutefois, la démarche s’est inscrite dans un contexte qui a créé un momentum favorable au déclenchement d’une assemblée constituante. La méthode a même été intégrée à la démarche constituante officielle. Celle-ci comprenait entre autres la tenue d’un deuxième Thjodfundur, en 2010, pour jeter les bases de la nouvelle constitution qui a fini par intégrer des éléments comme la propriété collective des ressources naturelles et des référendums d’initiative populaire[1].

La façon de cadrer, dans le discours politique, la conduite et les résultats de ce genre de consultation est donc cruciale. Elle doit faire valoir le surplus de légitimité qu’apporte la démarche par rapport à l’ordre existant. En la matière, on peut dire que les membres de Faut qu’on se parle savent s’y prendre, comme en témoigne l’engouement que connaît l’initiative. Mais les lacunes propres à sa procédure de consultation pourraient en miner la légitimité, notamment au sein d’une partie de la gauche, qu’elle semble pourtant vouloir rallier.

 

[1] La nouvelle constitution n’a toujours pas été adoptée par le Parlement islandais, mais pourrait l’être à l’issue des élections législatives du 29 octobre prochain. Le Parti Pirate islandais, dont le programme est un condensé de l’idéologie hacker, a promis de l’adopter, et il a de très bonnes chances de former le prochain gouvernement.

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À propos de l'auteur

Emiliano Arpin-Simonetti

L'auteur est secrétaire de rédaction à la revue Relations.

  • Olympe Hontas

    Tout à fait d’accord ! L’initiative « Faut qu’on se parle » est très louable du fait qu’elle vise à revitaliser la délibération publique en mettant les citoyen.ne.s au centre du processus d’innovation politique. Cependant la méthode de consultation et de participation en ligne (la recherche de solutions aux 10 questions) reconduit un cens caché et comme vous le dîtes si bien, promeut une forme individualiste de subjectivité politique.

    J’ajouterai seulement cette remarque : seul les abonnés de Facebook peuvent participer à la consultation en ligne. Or cela me semble assez paradoxal étant donné les
    objectifs de démocratisation et participation citoyenne du projet. Hormis le fait que cela réduit au silence les citoyennes et citoyens qui ont fait le
    choix de ne pas utiliser Facebook, cela renforce la banalisation de son
    utilisation dans les différents secteurs d’activité citoyenne : on
    aurait besoin de facebook non seulement pour communiquer entre nous,
    mais aussi pour s’informer, se regrouper, militer, trouver du travail, s’impliquer et maintenant participer à des consultations publiques. Ceci ne fait qu’accroitre le monopole de
    l’entreprise Facebook. Or qui dit monopole dit place à l’arbitraire et à la domination.
    Il
    y a justement là un enjeu démocratique très important. Facebook est une
    entreprise privée qui cherche à accroitre ses avoirs,
    générer des surplus et faire fructifier ses actions sur les marchés boursiers. En nous rendant de
    plus en plus dépendants à ses « services », elle s’approprie les données postées par les usagers pour les revendre à n’importe quelle compagnie privée ou publique – et
    constitue une gigantesque base de données accessibles aux services
    d’immigration et aux agences de surveillance. Loin de pratiquer une
    quelconque forme de démocratie interne, elle est libre de changer à tout
    moment ses structures et ses règles d’utilisation, notamment celles
    régissant l’accès aux informations privées, comme c’est arrivé en 2010.
    Les utilisateurs sont donc forcés s’adapter aux décisions des grands
    dirigeants de l’entreprise, dont certains comme Marc Zuckerberg flirtent avec l’idée d’une fin de la vie privée. Un géant impossible à contrôler donc, qui n’hésite pas à contourner les règles du droit local ou international pour pratiquer l’évasion fiscale.
    Je ne sais pas si le traitement des données par les administrateurs et les « personnalités » à la tête du projet conduira à une « appropriation privée de la parole publique », comme le remarque Pierrot Péladeau – on pourrait aussi parier sur le fait que les administrateurs feront une bonne gestion et respecteront la parole plurielle des citoyens. Néanmoins je suis inquiète de cette normalisation de l’utilisation de Facebook, parce que cette entreprise pratique sans s’en cacher une réelle privatisation des données des citoyens, et, comme je viens de le dire, tend à ériger un réseau monopolistique de communication.

    Il serait pourtant assez facile pour les constructeurs du site de créer une sorte de forum de discussion, ou un simple formulaire de participation, plutôt que de forcer les citoyen.ne.s à passer par facebook…