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La mort, entre tragédie et beauté

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Le numéro d’automne de Relations qui est en kiosques (no. 786, setpembre-octobre 2016) évoque à plusieurs reprises, bien involontairement et étrangement, la mort. Les hommages à des disparus – le théologien Rémi Parent (p. 34-35) et le jésuite Karl Lévêque (p. 39) – ainsi que le poème de Rodney Saint-Éloi (p. 42-43) nous rappellent que la mort n’efface pas la présence ni la vie, elle peut même être, à travers les traces et les signes qu’elle laisse, source de nouveautés et de naissances. « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel », a déjà dit Jankélévitch. Les écrivaines Hélène Dorion et Catherine Mavrikakis, dans leur chronique respective, parlent quant à elles du côté sombre, tragique et absurde de la mort : des attentats meurtriers, pour l’une, d’un être fauché dans la fleur de l’âge, pour l’autre. Elles soulignent, toutes deux, à leur manière, le rapport problématique que notre époque entretient avec la mort – anesthésiée, médicalisée, virtualisée, banalisée, administrée –, nous ramenant à renouer avec notre capacité essentielle de puiser du sens à même la beauté et la bonté.

Bien qu’elles soient évidemment non planifiées, ces multiples références à la mort résonnent en moi comme un appel à se tourner vers un aspect essentiel de toute société, mais que la nôtre, en particulier, fuit de manière extrême. Cette fuite, avant d’être le symptôme d’un mal-être, est bel et bien un mécanisme structurant de notre société, en ce qu’elle est une condition sine qua non de son bon fonctionnement, en contribuant à la production et à la consommation délirantes de marchandises : « l’opium comme religion du peuple », ironisait Lévinas. Cet « essentiel », dont on se détourne, c’est cette béance au cœur du réel, source à la fois d’émerveillement, de recueillement et de stupeur, qui ouvre à la transcendance la finitude de la vie et empêche toute société de se murer en elle-même et devenir une idole. Le sacré en est une manifestation possible. L’art, une autre. Mais aussi, le politique en autant qu’il se fonde sur l’abîme de la liberté, qui condamne toute appropriation du pouvoir et préserve la capacité des citoyens de débattre et de délibérer sur les fins et les normes qui président à la vie collective. À cet égard, le politique implique, comme l’éthique, le devoir d’interdits et de sanctions – tant décrié par les tenants de la liberté des renards dans le poulailler –, au nom du monde commun dont on est responsable et sans lequel « le tout est possible » trace la voie à la barbarie.

Ce qui est en jeu dans cette « ouverture » fondamentale, c’est notre capacité à distiller du sens, inépuisable, à partir de la vie, de l’expérience que l’on en fait et du partage du monde qui devient commun à travers la parole. D’elle surgit la question inévitable qui se pose à chaque génération : comment préserver l’humain de l’inhumanité ? Et que l’on peut traduire pour la nôtre : comment nous préserver d’une réduction à l’utile, à l’efficacité et à la rentabilité qui finit par concevoir une humanité superflue et jetable ? Une voie millénaire indique encore le chemin à prendre : célébrer le mystère, l’énigme, jamais totalement saisissable, de la vie dans la mort. Cette célébration peut tout autant prendre les divers visages du « divin » que s’exprimer à travers des formes symboliques a-religieuses, éthiques, artistiques et politiques. Multiples mises en scène et en sens de ce fond immaîtrisable, non-englobable, non-manipulable du vivant dont nous faisons partie et dont nous sommes, en même temps, responsables. Cela passe inévitablement par l’acceptation de notre fragilité et de notre vulnérabilité, comme celle de nos failles et de nos blessures, matières d’une vie accomplie. Car c’est avec elles que se tissent les liens essentiels qui nous relient les uns les autres ainsi qu’au monde ; elles sont à la source d’un authentique bonheur, qui n’est pas celui des repus et des nantis.

François d’Assise louait Dieu pour la mort, « notre sœur ». N’est-ce pas parce que cette « sororité », à première vue déconcertante, nous rappelle que l’aventure humaine trouve son accomplissement, non pas dans la domination, comme le croyait son époque et le croit encore plus la nôtre, mais dans l’approfondissement des liens qui nous unissent au vivant, à la vie, à la Terre ?

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À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est rédacteur en chef de la revue Relations.

  • René Deshaies

    Bonjour Mr Ravet,
    J’ai vu et senti la mort de près à 12 ans lorsque mon grand-père est décédé. Il m’a légué une grande fortune, i.e. cette paix intérieure et cette sérénité lorsqu’il est parti. J’ai toujours mis ma vie et mes décisions en relation avec l’essentiel de la vie.
    J’aime particulièrement la fin : « L’approfondissement des liens qui nous unissent au vivant, à la vie, à la terre ».
    Avec le vivant, j’inclus toutes les vies : humaine et animale, les insectes, la faune aquatique ainsi que le vie des arbres, des fleurs, des arbustes, les protozoaires, etc. …
    La Terre comprend toutes les galaxies et le cosmos parce que ce grand « Tout » représente « l’Infini » qui a été pour moi source de spiritualité, d’une image et d’une présence de « l’Être supérieur ».
    Mais, nous nous devons d’être humbles dans l’exercice de notre vie, car, aucune vie, vraiment aucune que ce soit toutes les vies incluses ci-haut, sans le microbiote chez toutes les espèces, les milliards de bactéries dans le sol qui nous donnent tous les nutriments essentiels à la vie. Les fourmis et les vers de terre qui creusent des labyrinthes pour fournir l’oxygène aux bactéries présentes dans la terre arable. La science du microbiote tend à nous prouver que ces bactéries pourraient influencer l’humeur et le comportement d’animaux. Les arbres et les plantes communiquent entre eux, etc

  • Agusti Nicolau-Coll

    Et pourquoi ne pas élargir ces liens aussi au Mystère, source de toute vie dans la Terre ?