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Paul Journet et l’aveuglement de l’élite libérale québécoise

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Dans son éditorial « Quelles élites, au juste ? » publié dans La Presse + le lundi 14 novembre, Paul Journet enfile ses œillères d’éditorialiste du journal-phare de la famille Desmarais – une des plus riches et influentes au Canada – pour nous expliquer ce qui se cache sous le terme « élite », ce mot honni « haché fin dans la machine à clichés puis servi à toutes les sauces explicatives ».

Cela ne l’empêche pas, visiblement, de mêler dans une même soupane de sa concoction le discours confus d’un François Legault (qui tente visiblement ces jours-ci de s’autoproclamer tribun populaire) et l’analyse détaillée que livre la revue Relations dans son nouveau dossier intitulé « La trahison des élites – Austérité, évasion fiscale et privatisation au Québec ».

Examinons cela de plus près. La CAQ, parti néolibéral dirigé par un millionnaire, se drape dans la défense du petit peuple pour réclamer des baisses d’impôts dérisoires en dénonçant un gouvernement qui ne fait qu’appliquer, depuis son élection, le programme qu’elle a elle-même défendu lors de la dernière campagne électorale ? La revue Relations sort, pour sa part, un numéro dans lequel elle analyse le détournement des missions sociales de l’État québécois par des élites qui le mettent de plus en plus au service d’une minorité fortunée ? Même combat ! Dans le monde de Paul Journet, ces deux discours relèvent d’un seul et même phénomène : le populisme. Celui-ci, auquel il attribue en partie la victoire de Donald Trump aux États-Unis, révèlerait « un malaise réel et profond. Mais pour bien le comprendre, un recul s’impose », nous met-il en garde du haut de son observatoire du monde social sis rue Saint-Jacques.

Se présentant comme la voix de la raison, il n’hésite pourtant pas à mettre sur un pied d’égalité deux courants d’analyse politique complètement différents sous prétexte qu’ils emploient le mot « élite ». Ce faisant, Paul Journet ne fait pas seulement dans la simplification et le sophisme (qu’il dénonce pourtant). Il illustre carrément – ironie du sort – l’aveuglement de l’élite libérale dont parle Chris Hedges dans La mort de l’élite progressiste (Lux, 2012) devant la dégénérescence de la démocratie en Occident – et au Québec, en l’occurrence.

Incapable de porter un jugement systémique sur l’état actuel du capitalisme et sur l’influence croissante des grands lobbies privés sur les institutions politiques et sur nos services publics, cette élite libérale (au sens philosophique mais aussi, souvent, partisan, dans le cas du Québec) préfère porter un jugement sur l’apparente irrationalité du peuple. « Que ces laissés-pour-compte soient de gauche ou de droite, nous dit Paul Journet, ils partagent un même sentiment : celui de dépossession. Pour citer Michel Onfray, ils forment le peuple, soit ceux sur qui le pouvoir s’exerce. Même s’ils n’ont pas toujours raison, il faudra s’en occuper, car ils n’ont jamais semblé si nombreux » (c’est nous qui soulignons). L’éditorialiste se fait ici la voix de l’élite libérale (celle qui détient son journal notamment) et s’adresse à elle, semblant dire : si nous ne nous occupons pas du peuple, gare à nos privilèges !

Mais soyons ici bon joueurs. Admettons un instant que l’éditorialiste de La Presse + voulait dire, au fond, que si les gens qui ont élu Trump se trompent, c’est parce qu’ils votent pour un des membres de l’élite qu’ils dénoncent dans l’espoir qu’il améliorera leur situation – ce qui est effectivement un problème. Or, même dans ce cas, on doit se demander « À qui la faute ? »

Devant l’ampleur de la tromperie de masse – qui fait voir dans un milliardaire qui admet ne pas payer ses impôts un libérateur du petit peuple –, comment ne pas attribuer une partie du blâme à l’élite médiatique américaine ? Le fait qu’elle cède aux attraits de la politique spectacle et, surtout, qu’elle soit incapable de relayer une critique systémique des effets socio-économiques et politiques du capitalisme par crainte d’ébranler le statu quo n’est-il pas un facteur qui explique que la droite réussisse à détourner et à canaliser à son profit la colère populaire ?

Au Québec, les signes inquiétants de ce même aveuglement et du manque criant de diversité des points de vue en matière économique sont omniprésents dans nos médias de masse. Paul Journet l’incarne à sa manière en disant que les élites néolibérales dont parle le nouveau dossier de Relations « démantèleraient » le filet social. Il emploie ici le conditionnel comme s’il n’avait pas vu, pas plus tard que la semaine dernière, comment le gouvernement de Philippe Couillard a réduit à 399 $ par mois le montant que plusieurs personnes recevront désormais de l’aide sociale, une véritable atteinte à la dignité humaine. Il ne semble pas plus avoir vu le saccage qu’a provoqué dans les services publics l’austérité des deux dernières années, ni la privatisation rampante de ces services depuis une vingtaine d’années…

Un autre exemple de l’aveuglement de nos médias de masse est l’entêtement qu’ils mettent à étiqueter de « protectionnisme » et de dangereux « repli sur soi » toute remise en question du dogme du libre-échange et des accords commerciaux de type néolibéral. De toute évidence, le discours altermondialiste, qui réclame depuis plus de 20 ans une mondialisation humaine, solidaire et écologiste – et non le repli sur soi – peine à être entendu ici comme il l’est pourtant en Europe ou même aux États-Unis…

C’est pour faire entendre ces voix discordantes que Relations, et de nombreux autres médias alternatifs existent. Nos élites politiques et médiatiques gagneraient à sortir de leur repli, à les écouter et à les lire au-delà de la page couverture… À moins de vouloir laisser le champ de la critique radicale – nécessaire en ces temps de crises démocratique et écologique profondes – aux démagogues d’extrême-droite. Car, comme le dit si bien la philosophe politique Chantal Mouffe :

« En se limitant à des appels à la raison, à la modération et au consensus, les partis politiques démocratiques [on pourrait ici rajouter les élites médiatiques libérales qui relayent leur discours] montrent qu’ils ne comprennent pas la logique du politique. Ils ne comprennent pas qu’il faut contrecarrer le populisme de droite en mobilisant les passions et les affects au profit de la démocratie. Ce qu’ils ne saisissent pas, c’est que la politique dans les sociétés démocratiques doit être en prise sur les désirs et les fantasmes. Plutôt que d’opposer l’intérêt au sentiment et la raison aux passions, ils devraient offrir des formes d’identité qui puissent concurrencer celles proposées par les populistes. Cela ne veut pas dire que la raison devrait disparaître de la politique mais que sa place devrait être repensée. » (« Le politique et la dynamique des passions », Politique et Sociétés, vol. 22, n° 3, 2003, p. 143-154).

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À propos de l'auteur

Emiliano Arpin-Simonetti

L'auteur est secrétaire de rédaction à la revue Relations.