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Catalogne: contre le pacifisme des esclaves, la noblesse de la non-violence

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Le 6 avril dernier, la justice allemande a rejeté l’accusation de rébellion comme motif suffisant pour extrader le président catalan en exil, Carles Puigdemont, à la demande de l’État espagnol. Selon le tribunal allemand, l’absence de violence dans le processus référendaire et lors de la proclamation de la république catalane invalidait cette demande.

Il est vrai que dès le début de tout le processus, enclenché en 2010, le mouvement indépendantiste catalan s’est présenté comme pacifique et en a fait sa marque de commerce, malgré les provocations de la part de l’État espagnol et des groupes d’extrême droite, ses alliés de facto. On est même allé jusqu’à parler de la Révolution des sourires, tant les rassemblements multitudinaires et revendicatifs organisés les 11 septembre depuis 2010 ont été marqués par l’esprit de fête et de célébration.

La révolution des sourires… amers
Dans cette ambiance, une part des dirigeants catalans a fini par croire qu’une fois venu le moment de proclamer l’indépendance, cela se ferait dans la bonne entente et l’allégresse, sans vrais conflits. Or, depuis le 1er octobre 2017, la réalité a démenti leurs discours jovialistes.

L’agression brutale menée par plus de 5000 policiers espagnols venus empêcher la tenue du référendum a changé la donne. Au lieu d’exercer un « pacifisme civique » prôné par la majorité des dirigeants indépendantistes, sans offrir aucune résistance à l’action répressive, le peuple, au contraire, a plutôt choisi de résister de manière ferme et non-violente au péril de son intégrité physique. En effet, le 1er octobre nous avons libéré les écoles où se trouvaient les bureaux de vote, nous avons transformé l’espace public en espace de fête et de lutte, agissant comme un peuple ; et tout cela, en nous encourageant mutuellement à exercer notre liberté individuelle et collective en défiant les consignes qui nous enjoignaient de ne rien faire, tel des moutons prêts à être égorgés.

Avec le souffle du Léviathan dans notre nuque, nous avons exercé notre droit de vote, protégé les urnes et fait le décompte des votes. Le courage populaire non-violent commençait ainsi à construire la République. Nous étions en train de désobéir non seulement à l’État espagnol, mais aussi à ceux parmi nous qui, au nom d’un pacifisme des esclaves, nous voulaient soumis à la violence du régime des Bourbons.

Ce changement n’a pas vraiment été assumé ni accepté par les principaux leaders indépendantistes ni par le gouvernement catalan. Le soir du 1er octobre, la plupart des dirigeants indépendantistes avait entre les mains une patate chaude : que faire avec cette résistance populaire qu’ils n’avaient ni souhaitée ni prévue ?

Le pacifisme des esclaves et des lâches
Le 10 octobre, le président Carles Puigdemont annonçait sa décision de mettre en veilleuse l’application de la déclaration d’indépendance. De longues journées de doute et d’incertitude ont suivi, jusqu’à la proclamation de la République, le vendredi 27 octobre. Ce fut toutefois un feu de paille, tel que l’a reconnu plus tard Puigdemont lui-même depuis son exil à Bruxelles : avant même la proclamation, le gouvernement avait décidé de ne pas défendre la République, cédant à la menace du gouvernement espagnol de déclencher une répression inouïe avec la participation des groupes d’extrême droite.

Pourtant, nous étions nombreux à vouloir résister de façon non-violente. Nous l’avons prouvé à maintes reprises : le 3 octobre, lors d’une grève générale organisée le jour de la date prévue pour la proclamation de l’indépendance ; le 10 octobre, quand cette dernière a été proclamée, puis suspendue par Carles Puigdemont ; le 27 octobre, enfin, quand elle a été votée au Parlement, mais ni défendue ni déployée. Ces journées-là, nous étions des milliers à encercler le Parlement catalan pour empêcher l’entrée des forces policières espagnoles ; nous étions des milliers à entourer les postes de la police espagnole pour empêcher la sortie des policiers ; nous étions des milliers à défendre les institutions catalanes contre l’assaut des forces répressives espagnoles, partout sur le territoire ; nous étions des milliers à paralyser le pays par le blocage des routes, autoroutes et voies ferrées.

Mais au lieu de faire appel au peuple pour défendre la République, on l’a tenu à l’écart, préférant se gargariser d’un discours pacifiste empesé, relayé massivement par les leaders indépendantistes, en particulier par Carles Puigdemont lui-même.

Insistant sur la volonté « pacifique et civique » de la société et de son gouvernement, ce dernier continuait à offrir au monde l’image d’un peuple civique et pacifique à qui on empêchait d’exercer son droit démocratique de voter plutôt que de faire appel à la souveraineté populaire qui s’exerçait déjà partout sur le territoire catalan de manière non-violente.

Sa défense du pacifisme des esclaves – et, ultimement, des lâches –, Carles Puigdemont l’a exprimée clairement quelques semaines avant le 1er octobre, dans une entrevue donnée à la télévision française, dans laquelle il disait préférer « être un vaincu pacifique qu’un victorieux violent ». Cette affirmation cachait une fausse dichotomie : il existe en effet une troisième voie, celle de l’action et de la résistance non-violente.

De plus, pour justifier la non défense de la République proclamée le 27 octobre, il a dit qu’il refusait d’être le président qui amènerait des morts dans la rue. Il s’agit d’une affirmation grave, d’abord parce qu’elle fait porter le fardeau de la violence sur les victimes plutôt que sur les agresseurs, ensuite parce qu’elle suinte le paternalisme. Les citoyennes et les citoyens sont assez grands pour décider jusqu’où se risquer dans une action non-violente. Nous attendions de Puigdemont qu’il soit un leader à suivre avec détermination, pas une figure paternelle qui dit vouloir nous protéger contre nous-mêmes.

Finalement, Puigdemont et son gouvernement ont été les premières victimes de ce discours : ils se trouvent aujourd’hui soit en exil, soit en prison. Peut-être n’ont-ils pas vu la différence entre le pacifisme des esclaves et des lâches et la résistance non-violente. J’espère et souhaite qu’ils auront appris la leçon…

La noblesse de la non-violence
Nous qui souhaitons la liberté en tant que peuple, que seule la République peut nous apporter, et qui ne voulons pas transmettre à nos enfants la honte morale ni que s’installe un nouveau silence épais qui stérilise l’âme, nous devons rompre avec le pacifisme des esclaves et des lâches en assumant la noblesse de la non-violence, celle des femmes et des hommes qui se tiennent debout. Sur ce chemin, il est utile et nécessaire d’assumer quelques principes fondamentaux :

  • D’abord, il ne faut jamais que l’opprimé prenne la responsabilité de la violence commise par l’oppresseur. On peut décider, par prudence, de ne pas s’y confronter ; mais cela non pas parce qu’on s’en fait le responsable, mais seulement afin de prendre soin de nos propres forces.
  • L’objectif de la lutte non-violente ne doit jamais être de démontrer la méchanceté de l’oppresseur et la vertu de la victime. L’objectif de la lutte est de rompre avec une situation de domination que nous avons reconnue comme expression du mal. Et, dans la conviction que toute domination n’est possible qu’avec la collaboration des dominés, d’articuler toutes les formes de non-collaboration et de désobéissance civile possibles.
  • La non-collaboration avec le mal, foncièrement liée au témoignage de la vérité, est au cœur de l’action non-violente, et exige de ceux qui l’exercent une très grande disposition au détachement et à la générosité ainsi qu’une très haute exigence intérieure d’expérimentation de la vérité. Il faut apprendre à s’avouer sa propre peur. Il faut savoir s’avouer sa faiblesse quand nous nous sentons faibles. Il faut savoir assumer sa rage quand nous ressentons de la rage. Et, surtout, il ne faut pas masquer nos faiblesses – très compréhensibles – avec de beaux discours sur la paix, mais y faire face par les soins communs de tous et toutes.

En définitive, quand on nous déclare la guerre, faire appel au pacifisme est soit une démonstration que nous ne sommes pas dignes de nous libérer de l’esclavage, soit une démonstration de lâcheté. Ghandi lui-même disait préférer un violent courageux à un pacifiste lâche, bien qu’il ait opté pour la lutte non-violente.

En ce moment, les Comités de défense de la République (CDR), qui ont été créés à partir de la base, comme les Comités de défense du référendum, sont présents sur tout le territoire. Leurs actions et résistances non-violentes mobilisent aujourd’hui de plus en plus de personnes qui, depuis le 27 octobre, étaient retournées chez elles. Comme il fallait s’y attendre, le gouvernement espagnol, les partis unionistes et le complexe médiatique espagnol ont commencé une campagne contre eux, disant que leurs actions relèvent du terrorisme, et intiment l’appareil judiciaire à les réprimer.

Il faut donc que le mouvement indépendantiste et républicain catalan abandonne une fois pour toutes le pacifisme des esclaves et des lâches, en assumant l’action et la résistance non-violentes propre aux femmes et aux hommes qui se tiennent debout dignement. Moins de sourires naïfs et plus de fermeté dans les regards et les gestes.

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À propos de l'auteur

Agustí Nicolau-Coll

L'auteur, basé en Catalogne, est un collaborateur du Centre justice et foi