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Mai 68 toujours actuel

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Mai 68 a 50 ans[1]. On se partage sa dépouille. Les uns célèbrent cet événement historique comme épiphanie de la liberté, les autres, comme prémices tumultueuses du néolibéralisme et du consumérisme. D’un côté, on souligne la libération de la parole dans les universités, dans les usines, dans les familles ; le soulèvement populaire bravant l’État et ébranlant le conformisme social ; la grève étudiante, débouchant sur une grève générale. De l’autre, la contestation radicale de toute norme, de tout interdit ; le rejet des institutions et de l’autorité ; l’éloge de la jouissance sans entrave et de l’individualisme narcissique. L’un révélant la capacité d’agir collective d’une population reléguée à la marge du pouvoir, l’autre augurant le consumérisme débridé, le néolibéralisme conquérant, faisant voler en éclat toute limite et toute régulation politique.

Ces deux lectures contrastées d’un même événement historique ne correspondent pas au clivage gauche/droite, même si la droite conservatrice et l’extrême droite se retrouvent tout entières dans la seconde interprétation, comme en fait foi la série d’articles – dont un de Mathieu Bock-Côté – publiée sous le titre « Les fruits pourris de Mai 68 » dans Valeurs actuelles, une revue française aux confluences de la droite et de l’extrême droite. Ces deux lectures, en effet, se côtoient aussi au sein même de la gauche. Elles ne sont pas nécessairement contradictoires : Mai 68 est à la fois subversion de l’ordre social suranné et émergence de l’idéologie d’une nouvelle élite dominante. La brèche ouvrant les possibles et, en germe, son colmatage plombant l’horizon : un mouvement de révolte, porteur d’une puissance d’émancipation, mais en même temps permettant à l’esprit « révolutionnaire » du capitalisme de se déployer, embourgeoisement et divertissement des masses à la clé. Ces puissants narcotiques de notre temps, propre à la société-spectacle qui est devenue la nôtre, accompagnent en effet l’entreprise universelle de marchandisation du monde et du vivant, n’ayant de cesse de briser toutes limites et obstacles à sa réalisation.

Mais on ne peut réduire Mai 68 à cette récupération, sauf à faire l’éloge du nouvel esprit du capitalisme et de l’impuissance politique. Car en dépit de cela, Mai 68 conserve intacte sa charge subversive, en tant qu’apparition fracassante et insoupçonnée des exclus du pouvoir, des sans-voix s’appropriant la parole et l’espace public, contestation populaire qui fissure un ordre social mortifère, qui met en scène et en sens, fût-ce de manière éphémère, des voies politiques nouvelles, fondées sur une large circulation de la parole et des idées dans la Cité, le décloisonnement des lieux de pouvoir et la responsabilité des citoyens et des citoyennes à l’égard du bien commun – bref, le pouvoir instituant du peuple. Ces voies sont toujours porteuses de sens. Comment en serait-il autrement alors que les puissances de l’argent fanfaronnent, se croyant plus que jamais intouchables, que la classe politique se comporte en simple laquais vis-à-vis d’elles, et que, fortes d’un dispositif technique de contrôle et de fabrication du consensus sans précédent, elles entraînent, ensemble, nos sociétés dans une impasse catastrophique sur le plan écologique et humain ?

Se remémorer Mai 68, c’est ainsi en appeler à sa puissance de vie, à ses passions joyeuses, à son souffle libérateur. C’est s’armer de la ruse et de l’ironie contre la novlangue technocratique, la culture aseptisée des classes affairées et affairistes, et leur politique abrutissante « du pain et des jeux ». C’est résister à la fatalité qui consiste à considérer l’état de choses, même s’il est intolérable, comme inévitable et s’insurger contre l’enrichissement obscène des riches. C’est rêver hors de leurs fantasmes, penser hors de leurs possibles, agir autrement que soumis à leurs délires. C’est libérer l’imagination au service de la vie et mettre au centre de la société le partage plutôt que l’appât du gain, le bien commun plutôt que le profit à tout prix, le bien vivre plutôt que la performance, l’attention aux plus petits plutôt que la célébration du star system.

Mai 68 reste promesse pour demain.

 

[1] Voir aussi mon édito pour son 40e anniversaire : « Mai 68 : un séisme politique inactuel ? », Relations, no 724, mai 2008.

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À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est rédacteur en chef de la revue Relations.