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Haïti : pour un 17 octobre citoyen

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Le 17 octobre est une date importante dans l’histoire haïtienne. Commémorée chaque année, il s’agit du jour de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, le premier Empereur haïtien et père de la patrie haïtienne. L’histoire rapporte qu’il fut lâchement abattu par ses généraux en 1806 parce qu’il manifesta le désir d’apporter un soulagement à la misère de la grande majorité des anciens esclaves, lesquels avaient été systématiquement exclus des bénéfices de la révolution haïtienne.

C’est autour de la commémoration de cette date fatidique de notre histoire que s’organise cette année une grande mobilisation populaire contre la corruption généralisée en Haïti. En effet, certains politiciens et quelques organisations de la société civile haïtienne, appuyés par quelques grandes Églises protestantes, veulent canaliser à leur compte la colère légitime d’un peuple qui vit dans la misère la plus abjecte. Ils veulent ainsi récupérer ce réveil citoyen contre la corruption et pour la reddition de compte.

Rappelons que la colère populaire s’est manifestée de façon violente mais ponctuelle au début du mois de juillet dernier. Le peuple, après plusieurs mises en garde contre la hausse des prix de l’essence qui viendrait augmenter sa misère, ayant constaté que ses revendications étaient ignorées, voire méprisées, décida de prendre le taureau par les cornes. Il descendit alors dans les rues et mit le feu de façon ciblée, c’est-à-dire en visant les propriétés de ceux qui détiennent une certaine influence sur les pouvoirs publics et privés en Haïti ainsi qu’au niveau international. Cette réaction populaire, spontanée et en grande partie légitime, a eu un succès fulgurant. Le décret causant la hausse des prix des carburants fut automatiquement retiré par le gouvernement. Par ailleurs, cette victoire ponctuelle apporta de l’eau au moulin de certains politiciens en manque de succès politiques. Les émeutes du 6, 7 et 8 juillet dernier leur ont en effet donné une occasion inespérée de se relancer dans l’arène, à la fois contre la corruption chronique et contre le gouvernement en place. Aussi veulent-ils récupérer et réorienter un réveil citoyen national et transnational contre le plus gros des fléaux haïtiens : la corruption.

Il faut situer ce réveil dans le cadre d’un grand mouvement populaire contre la corruption qui a pris naissance au Brésil ces dernières années. Les sociétés civiles de plusieurs pays latinoaméricains – dont la République dominicaine ou le Guatemala par exemple – ont suivi le mouvement. Du côté d’Haïti, des organisations de la société civile et une partie de la diaspora ont sauté sur l’occasion pour réclamer l’aboutissement des enquêtes que le sénat haïtien avait diligentées concernant l’utilisation du fonds PetroCaribe. Celui-ci est lié à un accord signé avec le Venezuela qui permet à Haïti d’acheter à des tarifs privilégiés les dérivés du pétrole vénézuélien, à condition que les bénéfices servent au financement de projets d’investissements sociaux et économiques. Quelque 3,8 milliards de dollars de ce fonds ont été dilapidés et volés, une réalité maintenant connue et admise par tout le monde, même par certains présumés gaspilleurs et voleurs, bien que personne n’en assume la responsabilité. D’où la revendication populaire que la lumière soit faite sur ce dossier, que les voleurs soient traduits en justice et que l’argent volé soit restitué.

Pour certains analystes politiques, les émeutes et ce réveil populaire auraient surpris les acteurs politiques et économiques. En réaction, le gouvernement et la bourgeoisie sangsue haïtienne chercheraient à endiguer toute autre tentative populaire de revendication par des petits projets à caractère social et par la promesse d’ajuster le salaire minimum, au lieu de cibler de manière systémique les problèmes chroniques auxquels le pays est confronté. Pour une partie de l’opposition, les récentes émeutes ouvrent la voie à de plus grandes mobilisations en vue de tout simplement renverser le gouvernement en place, qui compte des personnes impliquées dans le scandale PetroCaribe. Aux yeux de ces secteurs, il serait illusoire, voire naïf, de penser que ce gouvernement mènera une enquête impartiale pour que justice soit rendue dans ce dossier. En outre, ils arguent que les juges et les institutions chargés de l’enquête ne sont pas non plus en odeur de sainteté. Leurs mains y seraient aussi trempées, directement ou indirectement. Qui plus est, selon les enquêtes préliminaires menées par les sénateurs, le président de la République, Jovenel Moïse, qui claironne vouloir que la lumière soit faite sur le fonds PetroCaribe, serait lui-même impliqué. Les manifestations du 17 octobre visent donc un chambardement radical, si on se fie à ce qui est véhiculé dans les médias sociaux. Mais ce chambardement, malheureusement, ne s’associe à aucune stratégie de sortie de l’impasse politique qu’il provoquerait.

Dessalines paya de sa vie le courage d’avoir osé poser la question de la justice sociale : « et ceux dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils rien ? », avait-il déclaré, moins de deux ans après la grande révolution politique qui avait bouleversé l’ordre mondial en 1804, manifestant ainsi son désir de poser les jalons d’une révolution sociale qui étendrait les bénéfices de la révolution à tous les fils et filles d’Haïti. Le 17 octobre devrait être une date qui rappelle l’actualité de cette préoccupation de Dessalines. Profiter de cette date pour faire une grande manifestation populaire ordonnée et soutenue afin de réclamer la justice sociale, la reddition de comptes, la restitution de l’argent public volé par un petit groupe véreux nous semble la manière la plus adéquate de commémorer l’assassinat de l’Empereur. Ce n’est pas en envoyant le peuple à la boucherie en opposant un groupe partisan à un autre qu’on y arrivera, mais en misant sur des stratégies politiques durables et viables qui transcendent – tout en s’en nourrissant – les manifestations de rues et, surtout, en promouvant la réconciliation d’un peuple divisé à dessein.

Mon grand souhait est que ce peuple déjà meurtri ne se laisse plus entraîner ni par les profiteurs, voleurs sans scrupule d’un fonds qui était destiné à améliorer son sort, ni par les politiciens qui ne lui offrent aucune alternative.

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À propos de l'auteur

L’auteur, jésuite haïtien, est doctorant en anthropologie à l’Université Laval