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Le donneur de leçon

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Version intégrale du texte paru dans Le Devoir le 22 novembre 2019

Christian Rioux excelle à donner des leçons à la gauche. Celle-ci à tout faux, pour lui, quand elle ne partage pas les idées de la droite. Le procédé relève d’une manie. Il agite des épouvantails, use d’amalgame et de caricature pour appuyer ses dires. Ainsi dans sa chronique « Populisme de gauche », du 15 novembre, où il s’en prend au refus de la députée Catherine Dorion de se plier au code vestimentaire de l’Assemblée nationale, qu’elle considère bourgeois, ce serait le fait d’une crise d’adolescente attardée, et même de putasserie (« fille de joie », dixit). Joli !

Pour mieux asseoir son argumentation, Christian Rioux part d’un récit commençant pas « C’était il y a deux ans ». Le vilain extrême gauchiste Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise, avait refusé de porter la cravate à l’Assemblée nationale française. Mais Christian Rioux oublie de préciser que depuis, cette même « vénérable assemblée » n’oblige plus les députés à porter le veston ni la cravate. Évidemment le mentionner aurait dégonflé quelque peu les « points communs troublants » qu’il relevait.

Dans l’art de l’omission « utile », il faut dire que le journaliste excelle. Avec l’exemple de Mélenchon, il ajoute celui de François Ruffin, du même parti, qui se fit remarqué en portant un maillot de foot », oubliant encore là de dire qu’il l’avait montré à l’Assemblée nationale en enlevant son pull alors qu’il parlait à la tribune pour soutenir un projet de loi en faveur d’une taxation des gros transferts d’argent, afin de financer le sport amateur – le maillot qu’il portait était celui d’un club de foot amateur du département dont il est député. Ce geste symbolique, certes d’éclat, donnait poids à sa parole politique.

Raccourcis
Cette chronique n’est pas en manque de raccourcis pour le moins questionnables. Ainsi, en portant la cravate, « il s’agit de dire à tous les autres : « Je ne suis pas de votre monde. Nous sommes radicalement différents. Nous n’appartenons ni à la même classe, ni au même peuple, ni à la même nation. » » Comme si l’Assemblée nationale devait effacer toute appartenance à une classe, pour ne symboliser qu’une nation uniformisée, anhistorique. Comme s’il n’y avait pas de classes dans la nation. Cette vision aseptisée est le propre de l’élite dominante, qui se sert de l’uniformité comme d’un paravent pour masquer les conflits que l’Assemblée nationale, précisément, a fonction de résoudre ou tout au moins de réguler, conflits qui sont au cœur de la nation, au cœur du politique. Comme si affirmer cela, c’était renier la nation. C’est là la posture de ceux qui veulent se servir du pouvoir comme d’une chape de plomb et de l’idée de nation comme d’un fétiche identitaire ou comme d’un symbole du conformisme bourgeois.

Mais le plus extraordinaire chez Christian Rioux, c’est sa capacité à présenter sa posture de droite comme une défense des milieux populaires, que la gauche ne sait bien entendu que mépriser. Ainsi, va-t-il de soi pour lui que ce soi-disant « mépris du décorum » dont font preuve les Dorion, Mélenchon, Ruffin et consorts, est le signe du mépris pour les milieux populaires. Ah bon! En quoi ne pas porter la cravate et le veston – ce qui est fait à l’Assemblée nationale française, rappelons-le – ou porter un coton ouaté est-il méprisant pour ces gens? Sinon qu’il tient pour acquis que les codes de conduites décents doivent être nécessairement celles de l’élite ou des riches. Croire que du peuple, il ne peut pas naître des « représentations » dignes, n’est-ce pas cela qui est méprisant ?

Substitution
Mais Rioux n’est pas à une caricature près pour défendre ses idées. Le populisme de gauche dont relèvent selon lui ces provocations, qui est « théorisé par des auteurs comme Chantal Mouffe », « ne devrait pas hésiter à mobiliser les affects et les pulsions les plus élémentaires qui sont, comme on le sait, au cœur de nos sociétés médiatiques ». C’est moi qui souligne, car il substitue le mot « passions » qui devrait se retrouver au côté d’affects, pour être fidèle à la pensée de Mouffe, par « pulsions les plus élémentaires », à connotation psychanalytique et dégageant une odeur nauséabonde, aidant ainsi subtilement à dénaturer sa pensée, laquelle fait plutôt référence à des émotions mobilisatrices, la seule rationalité n’étant pas suffisante. Étrange substitution quand on sait que Christian Rioux est le premier à jouer la corde des affects dans ses textes. À moins que cela soit celles des pulsions.

Mais encore là ce genre de manœuvres qui sert à discréditer les idées qu’il critique est courant chez lui. Dans une chronique précédente (8 novembre), critiquant le livre de Mark Fortier portant sur la pensée de Mathieu Bock-Côté, il avait accusé l’auteur de traiter celui-ci de « ver de terre ». Or, s’il y a bien une image de « ver de terre » dans son livre (p. 37), bien mal pensant serait celui qui pourrait y voir une allusion à Mathieu Bock-Côté. Or, Christian Rioux, pour qui « la reconnaissance des faits demeure un préalable incontournable à toute véritable discussion » (12 novembre) ne recule pas à le faire.


Réplique

Comme la réplique à une réplique d’un journaliste n’est pas publiée dans Le Devoir, je me permets de répondre à Christian Rioux dans le blogue de Relations.

Dans sa réplique à mon texte « Le donneur de leçon », Christian Rioux poursuit sa stratégie de détournement de sens. « Rassurez-vous, me dit-il d’emblée, je n’ai rien “oubié”. » Il ne reconnaît donc pas ses « oublis », pourtant si évidents : s’il n’a rien oublié, comme il le dit, est-ce qu’il reconnaît qu’il a sciemment omis des faits qui contredisaient ses arguments et qu’il en est fier ?

Sur la critique que je faisais de sa vision d’un parlementarisme bon chic bon teint, veston-cravate, il rétorque que je défends un « parlement communautariste ». Ah bon ! Depuis quand reconnaître les conflits de classe, même au sein de l’Assemblée nationale, est-ce une posture communautariste ? C’est vraiment à n’y rien comprendre.

Par ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec lui sur le fait qu’un député représente tous les citoyens de son comté. Cela n’implique pas pour autant qu’un ouvrier, devenu député, doive pour cela s’habiller en patron. Christian Rioux justifie ce point de vue étrange en se basant sur la démocratie athénienne d’il y a 2500 ans, en appliquant le port de la toge blanche aux participants de l’ekklesia athénienne, alors que celle-ci était portée plutôt par les sénateurs romains et qu’elle était un habit d’apparat réservée à l’élite romaine. En plus d’être anachronique, cet exemple de la toge ne sert pas son argument, sauf à confirmer sa posture élitiste et non démocratique.

Enfin, quant à ma critique du détournement de sens des propos de Mark Fortier dans son livre sur la pensée de Mathieu Bock-Côté, Mélancolies identitaires, Rioux se défile encore. Il n’aurait jamais dit, selon lui, que l’auteur avait traité Bock-Côté de « ver de terre », mais qu’il l’avait seulement comparé à un ver de terre. La nuance n’est pas forte, avouons-le. Comparer quelqu’un à un ver de terre c’est plus ou moins kifkif à le traiter de tel, et c’est même une accusation grave. Or, Mark Fortier n’a jamais fait cette comparaison, dire cela est outrancier. Rioux a beau citer un extrait du livre, tiré hors contexte, il fait encore dire le contraire à l’auteur. Il devrait s’en excuser.

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À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est rédacteur en chef de la revue Relations.