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Steven Guilbeault au Patrimoine canadien : une déception pour le milieu de la culture aussi

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Ainsi, l’écologiste Steven Guilbeault passera de la nature à la culture. Celui que plusieurs voyaient ministre de l’Environnement au sein du nouveau gouvernement dirigé par le Parti libéral du Canada (PLC) subit la même médecine tordue que d’autres élus avant lui : il se fait confier un ministère pour lequel il n’est pas compétent – Patrimoine canadien – plutôt que le ministère qui lui convenait le mieux.

Steven Guilbeault n’était pas sans savoir que la politique concocte de ces amères potions qui ne sont pas faciles à avaler, même pour qui n’est pas naïf. On parle à juste titre de la réaction consternée des milieux écologistes et d’une bonne partie de ses électeurs face à sa nomination au mauvais ministère. Mais le milieu de la culture n’a-t-il pas le droit d’être tout aussi consterné ?

Un milieu de la culture en crise
Il y a quelque chose de choquant de voir des organismes culturels tendre diplomatiquement mais aussi bien servilement la main au nouveau ministre du Patrimoine, sans oser exprimer leur déception, voire leur colère. Celle-ci se justifie pourtant pour au moins deux raisons. L’écrivain Jean-Paul Daoust a bien exprimé la plus importante : « La planète doit passer avant toute chose. La planète, c’est notre maison. Or, si la maison brûle, tous les livres et les œuvres d’art à l’intérieur vont brûler avec elle ! » Rien à rajouter.

La seconde est que le milieu des arts et de la culture traverse une grave crise à l’ère de la marchandisation de la culture et de l’emprise des géants du numérique. La campagne Une vie sans art tout comme le fameux coup de gueule de Pierre Lapointe lors du dernier gala de l’ADISQ en témoignent. Ce milieu ne peut pas se permettre d’avoir tout à enseigner à un nouveau ministre qui, pendant qu’il fera ses devoirs, deviendra par ailleurs chaque jour un peu plus déconnecté de son domaine initial – l’environnement –, même s’il aura une influence certaine à la table du conseil des ministres. Comment peut-il supporter de se faire dévier ainsi de sa trajectoire ? On se le demande.

Taxer Netflix et les GAFAM de ce monde (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et leur imposer de contribuer financièrement à notre production culturelle nationale, incluant celle se déployant en français ou dans d’autres langues minoritaires, doivent devenir les nouvelles priorités de Steven Guilbeault. Cela s’il se montre vraiment à l’écoute du milieu de la culture. Ce faisant il aura sans doute l’occasion de discuter avec sa collègue Diane Lebouthillier, reconduite dans ses fonctions de ministre du Revenu national. Elle a sans doute quelque chose à lui enseigner sur l’art de diriger un ministère avec des compétences limitées…

Cachez cette compétence….
Celle qui rêvait de détenir ce ministère du Revenu est la spécialiste des paradis fiscaux, Marwah Rizqy. Or, eut-elle réussi à devenir députée libérale sur la scène fédérale comme elle le voulait, on ne lui aurait pas plus confié le bon ministère qu’à Guilbeault. Pourquoi ? Elle aurait été trop compétente et déterminée à y mener une véritable lutte contre les paradis fiscaux. En chargeant plutôt Diane Lebouthillier de ce ministère, le PLC a la ministre de pacotille nécessaire pour que les entreprises – notamment celles œuvrant dans la haute finance et l’énergie (tiens, tiens) – puissent continuer d’utiliser des paradis fiscaux, contribuant ainsi à priver le trésor public de 26 milliards de dollars par an.

Rappelons quelques faits la concernant : Diane Lebouthillier s’est déjà vantée que son ministère avait récupéré 25 milliards de dollars dus au fisc sans que personne à l’Agence du revenu du Canada (ARC) ne soit capable de confirmer ce montant ; elle s’est aussi vantée d’avoir embauché 1300 nouveaux vérificateurs à l’ARC, quand leur nombre réel était en fait de 192 ; et en février 2018, elle n’a pas daigné être présente à une rencontre à Ottawa avec Alain Deneault, Vincent Graton et Marwah Rizqy, planifiée par le collectif Échec aux paradis fiscaux.

C’est dire que les paradis fiscaux, tout comme la lutte climatique, sont deux champs d’action où le gouvernement Trudeau fait du façadisme, comme le dit bien le chroniqueur du Devoir, Jean-François Nadeau. Le ministre Steven Guilbeault sera d’une autre trempe que Diane Lebouthillier, mais il ne changera rien à cela. Chose certaine, il va vivre un choc des cultures dans ses nouvelles fonctions et il devra apprivoiser des enjeux avec lesquels il n’est pas familier. Le bon côté est que le monde des arts et des lettres, souvent dans ce qu’il a de moins industriel, saura lui faire voir d’un autre œil la crise écologique et civilisationnelle planétaire actuelle, et le rôle inestimable que jouent les artistes et les écrivains pour nous aider à la comprendre, à la transcender, à y faire face et à espérer, malgré tout.

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À propos de l'auteur

Catherine Caron

L'auteure est rédactrice en chef adjointe de la revue Relations.