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France : une grève pour des retraites basées sur la solidarité

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Après avoir parlé à de jeunes Français établis au Québec, j’ai pu constater que plusieurs ne semblent pas comprendre l’importance de la grève contre la réforme des retraites qui secoue leur pays d’origine depuis plusieurs mois. Ils pestent évidemment contre ses effets majeurs sur les transports, mais cette grève mobilise des milliers de personnes dans une foule d’autres secteurs d’activité : hôpitaux, usines, écoles, compagnies artistiques, services d’incendie, bibliothèques, journaux, agriculture, etc. Les femmes, massivement, multiplient les cortèges « À cause de Macron ». En chantant et en dansant, elles dénoncent le fait qu’elles seront les grandes perdantes de ce projet de réforme. C’est sans parler des Gilets jaunes qui relancent ainsi leur lutte en y faisant converger leurs revendications.

Les médias québécois donnent très peu d’écho à cette grève et ne permettent guère d’en saisir les enjeux. Pourtant, il se déroule là le énième épisode d’une bataille qui dure depuis des années en France et qui est intéressante à comprendre, car il s’agit, pour les Français et les Françaises, de défendre un acquis précieux : des régimes de retraite par répartition basé sur la solidarité. Quelque chose qu’on peine de plus en plus à comprendre vu du Québec, malheureusement.

L’enjeu des fonds d’investissement

Les régimes de retraite par répartition « redistribuent au cours d’une année, sous forme de pensions versées aux retraités, les cotisations encaissées la même année auprès des actifs » (travailleurs et employeurs), explique l’organisme Union Retraite. Le principe de solidarité intergénérationnelle prime, la personne retraitée sait d’avance à quel montant elle aura droit. À l’opposé, dans des régimes par capitalisation, il s’agit de faire fructifier l’épargne (individuelle ou collective venant de régimes publics ou privés) sur les marchés financiers, de plus en plus sans que l’employeur ne cotise ; la rente finale qu’auront les personnes retraitées est plus incertaine. Les deux types de régimes coexistent dans la plupart des pays.

En France, il faut savoir que la majorité des revenus des retraités proviennent de régimes par répartition obligatoires (régime de base pour tous ceux qui travaillent, auquel s’ajoute un régime complémentaire par profession). Le système français, sans être parfait et pouvant tout à fait être amélioré, permet d’assurer en moyenne aux retraités un niveau de vie équivalent à celui de la population active. En comparaison, le « Canada se compare désavantageusement aux autres pays quant au niveau de remplacement de revenu à la retraite. Il se classe en effet 22e sur les 35 pays membres de l’OCDE quant au taux de remplacement brut du revenu offert par les régimes obligatoires publics et privés », indique l’Observatoire de la retraite (données de 2017).

Dans pareil contexte, comment s’étonner que les fonds de pension et les compagnies privées qui offrent des produits d’épargne-retraite fassent des pieds et des mains pour pouvoir développer le marché des retraites par capitalisation en France ? L’affaiblissement continu et programmé du système de retraite par répartition français a pour but de leur ouvrir davantage la voie. Mais nombreux sont les Français et Françaises qui ne sont pas dupes, comme l’attestent différentes actions menées contre le géant américain de l’investissement BlackRock. Sous les multiples technicalités de la réforme et les arguments trompeurs, les grévistes ont bien compris qu’on leur propose grosso modo de travailler plus longtemps pour des pensions plus basses. La réforme veut faire basculer tout un système à prestations déterminées vers un régime par points, où seules les cotisations sont déterminées – un changement indéfendable qui est décrié de toutes parts. C’est la tendance générale à l’ère du néolibéralisme. On cherche à inciter les gens à se procurer des produits d’épargne souvent hasardeux.

Saison des REER

Au Québec, on connaît bien cette logique : la glorification du REER est la norme ici depuis une trentaine d’années – c’est d’ailleurs la « saison des REER » en ce moment comme vous savez. Nous sommes tellement enfoncés dans la capitalisation qu’à l’ère de l’urgence climatique, il nous faut « sortir la Caisse du carbone », c’est-à-dire faire pression sur la Caisse de dépôt et placement du Québec – qui gère notamment le régime de rentes du Québec et plusieurs autres régimes de retraite publics et parapublics – pour qu’elle cesse d’investir « notre bas de laine » dans le secteur des hydrocarbures. Il faut aussi magasiner toutes sortes de types de placements pour nos RÉER afin de choisir les plus « éthiques », en apprenant à vivre avec le fait que plusieurs ne garantissent pas le capital investi. Les employeurs, pour leur part, brisant toute solidarité avec leurs salariés, ne veulent souvent plus cotiser aux régimes de retraite de leurs employés. Etc., etc.

Nous avons certes des régimes par répartition, la Pension de sécurité de la vieillesse du Canada notamment, et certaines avancées sont à souligner comme la bonification du Régime des rentes du Québec, mais ne serait-il pas temps de revenir à une vraie solidarité intergénérationnelle, par des régimes publics améliorés basés sur la répartition ? Ruth Rose, professeure associée au Département des sciences économiques de l’UQAM, précise à cet égard : « Un régime public amélioré remplacerait une partie significative des régimes complémentaires et de l’épargne individuelle, faisant ainsi perdre une source importante de profit aux institutions financières ». Tiens, tiens… voilà qui nous ramène bien à l’enjeu de l’heure en France.

En 2003-2004, j’ai eu la chance de militer à Paris alors que la « bataille des retraites » mobilisait (encore) la population. Au début, participer à des manifestations pour les retraites des Français ne me passionnait guère, je l’avoue, mais j’ai fini par comprendre l’importance des enjeux, et à comprendre aussi qu’au Québec, cette lutte était perdue depuis longtemps. « Sus aux retraites par capitalisation », écrivait l’économiste Louis Gill après la crise financière de 2007-2008. On y reviendra à la prochaine crise… En attendant, la grève contre la réforme des retraites en France mérite notre solidarité.

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À propos de l'auteur

Catherine Caron

L'auteure est rédactrice en chef adjointe de la revue Relations.