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Noël. Tenir bon dans la tourmente

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Ce texte est aussi paru dans Le Devoir du 24 décembre 2019

Les fêtes religieuses ou séculières introduisent une rupture dans le temps qui file. Elles suspendent le cours usuel des choses pour entretenir et nourrir le sens aussi essentiel que l’air pour les êtres humains, immergés dans l’imaginaire comme les poissons dans l’eau. Transfigurant le temps chronologique en temps qualitatif, en présence habitée et significative, elles sont l’occasion de se rappeler que, dans la vie, le travail n’est pas tout, ni le pain, ni l’utile. Car nous vivons aussi de sens, de rêves, d’amitiés, d’une foule de choses inutiles s’exprimant parfois en chant, en danse, en embrassade, en réjouissance, parfois en recueillement, en gratitude, en silence – autant de baumes apaisants appliqués soigneusement sur les douleurs et les blessures que nous réserve la vie. La quête de sens repend ses droits sur les fonctions et les rôles. Nous redevenons enfants, accueillant de nouveau le monde comme enchanté, habité aussi d’extraordinaire et d’infini.

La sécularisation de la société n’y change rien. Elle peut même affiner le sens du sens des scories du temps, la sensation charnelle et le léger murmure parfois terrassant. Sauf à vouloir nier l’adhérence humaine au sens et l’ouverture innée au mystère, en les qualifiant d’enfantillage, de superstition ou encore de reliquats culturels condamnés à disparaître. Dans un monde dominé par la rationalité instrumentale, l’idéologie technicienne pourchasse toute forme de religiosité ou de spiritualité comme contraire à la réalité fondamentalement « objective ».

Appel à l’éveil et à l’espoir
Noël, heureusement, revient comme un coup de semonce qui nous permet de nous ressaisir. Peut-être parce qu’il touche au plus près de notre fragilité, au contact de laquelle les masques fondent, les personnages qu’on se fabrique pour remplir un « rôle » s’étiolent, laissant à vif notre âme charnelle, avide de symboles et d’imaginaires, sensible aux voix qui nous façonnent et au désir d’infini qui nous habite. En ce sens, Noël est un appel puissant à l’éveil et à l’espoir, et ce au cœur même de la tourmente.

Car ce que met en scène le récit de Noël, c’est la puissance d’enfantement qui est au cœur de la vie même, fût-elle entravée par la misère qui jette sur les routes, et contraint à la crainte, à l’abandon et au froid. Le récit nous situe d’emblée au temps habituel des maîtres du monde et des roitelets à leur solde, qui vampirisent la vie des pauvres. Mais, aussitôt, il dirige nous yeux en marges de l’histoire officielle. Ainsi, très loin de ces palais où s’écrit l’histoire, dans un recoin perdu du désert, deux migrants ont squatté par nécessité une étable. La femme a donné naissance à un enfant qui repose dans une mangeoire. Rien de plus banal – voyez les caravanes de réfugiés et leurs cortèges de souffrance – si ce n’était que cet être on ne peut plus fragile et dépendant, enveloppé de guenilles et d’amour, rayonne de la présence divine. Dieu – celui à qui les maîtres du monde recourent pour justifier leur pouvoir, leur richesse et la dépossession des autres. Mais le plus fabuleux dans cette histoire, plus encore que cette épiphanie, c’est que personne ne s’en rend compte, sinon des bergers, parmi les plus méprisés de la société de l’époque. Ceux-là ont su voir l’impensable et joindre leur voix au chant des anges dans la nuit étoilée. Dieu fait chair, fragilité extrême, anonyme comme les pauvres, inaudible et invisible comme eux, dépouillant ainsi les pouvoirs de leur aura sacré en laissant la violence nue.

Une histoire subversive où puiser courage et joie
Cette histoire a rejoint des générations d’hommes et de femmes éprouvés durement par le rejet et la non-existence. Ils y ont lu le récit de leur dignité déniée par les pouvoirs, mais inaliénable, et y ont puisé courage, force et joie – espérance qui soulève et maintient debout ceux et celles qui sont prostrés, écrasés par la souffrance et l’injustice, dans un combat qui n’est pas vain parce qu’il émane de la vie même.

Certes, comme toute histoire subversive, Noël a souvent été neutralisé et aseptisé par les pouvoirs, politiques ou religieux, soucieux de maintenir l’ordre social au service d’une élite. La dernière réussite est d’en avoir fait une foire commerciale lucrative célébrant la Marchandise et son culte sans trêve de l’Argent.

En ces jours où la Terre, ravagée par la cupidité et la démesure, crie avec les dépossédés de ce monde, et que les puissants, insouciants et repus, se détournent pour continuer à jouir de leur rapine, la nuit de Noël fait plus que jamais entendre son chant de libération. Elle fait éprouver la joie qui dépouille du superflu et des faux-semblants comme d’une peau morte. Et nous rappelle que le monde est en travail d’accouchement. Et que nous sommes ses sages-femmes quand, accueillant notre fragilité – qui nous unit à la Terre comme à notre mère, par nos gestes, nos manières d’être et de vivre, nos luttes acharnées –, nous faisons surgir des oasis de beauté, de douceur, de service, de partage, de bonté, de justice, et reculer ainsi le désert.

 

 

 

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À propos de l'auteur

Jean-Claude Ravet

L'auteur est membre de l'équipe éditoriale de la revue Relations.