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Un temps de choix difficiles

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Le moins que l’on puisse dire, c’est que la pandémie a bouleversé la vie quotidienne, notre rapport à autrui, aux institutions et aux espaces publics. Entre les décrets sanitaires limitant ou interdisant l’accès à de nombreux commerces et institutions, d’une part, et les plans de déconfinement, d’autre part, nombreuses sont les questions de bioéthique qui surgissent à vitesse grand V. Des « choix difficiles » se présentent, brusqués par « l’ennemi invisible » et le temps d’arrêt ou de ralentissement prolongé de plusieurs secteurs d’activité économique. Dans ce contexte, les décideurs et les experts en santé publique définissent les normes qui doivent régir les actions quotidiennes de l’ensemble de la population à partir de modèles prédictifs quant aux pertes de vies humaines possibles. Mais rapidement, d’autres expertises en économie, en finance, en commerce international et en droit ont fait valoir d’autres critères décisionnels, basés sur leur vision des enjeux en cours.

Récemment, lors d’un entretien avec Christian Nadeau, le philosophe Daniel Weinstock, professeur à la Faculté de droit de l’Université McGill, insistait sur le fait que la prise de décision en santé publique n’évacue pas les dimensions politiques et démocratiques de nos choix en ce domaine, au contraire : « Il en va, disait-il, de notre responsabilité démocratique de continuer à concevoir et à représenter ces choix comme étant des choix politiques et démocratiques. » Je préciserais que les choix sont indissociables de certains fondements éthiques et moraux ayant émergés à la suite de « traumatismes collectifs » dont la bioéthique garde mémoire (expérimentations allant à l’encontre des droits humains, études terrains sur la pandémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, etc.).

La boussole éthique

Comment la bioéthique peut-elle se positionner quant aux choix politiques adoptés lors de la pandémie ? D’abord, rappelons que les garde-fous éthiques, les lignes directrices, les codes d’éthique et les traités internationaux de bioéthique ont comme visée d’établir des normes, des critères et des manières de faire (protocoles, procédures, bonnes pratiques) visant à protéger les êtres humains, leur intégrité physique, psychologique et morale tout comme leurs droits fondamentaux. La trop longue liste des manquements aux droits humains témoigne douloureusement du danger d’actions indignes, cruelles et inhumaines, comme ce qui s’est produit pendant l’Holocauste, entre autres.

Selon le point de vue bioéthique, l’engagement en faveur du respect de l’intégrité humaine doit être explicite, de manière à ce que les risques pour la santé soient réduits au minimum. Or, le fardeau que fait peser la pandémie sur la société est loin d’être négligeable : accentuation des inégalités en santé, impacts socioéconomiques d’envergure, restrictions des libertés individuelles pour éviter la transmission du virus, groupes affectés de manière disproportionnée, risques accrus pour tous les professionnels de la santé et les acteurs des soins, secousse frontale des cadres économiques existants, etc.

Dans ce contexte, il est nécessaire d’affirmer un refus net et catégorique de tout « sacrifice humain » au nom d’un principe supérieur, fut-il l’économie. La réalisation d’une communauté morale exige que les choix collectifs soient acceptables pour tout un chacun, fondée sur un respect égal et une responsabilité universelle et solidaire que nous nous engageons à assumer pour les autres. Or, en ce moment, des économistes de la santé, en se basant sur les indicateurs économiques QALY (quality adjusted live year ou « année de vie pondérée par la qualité » en français), censés mesurer la valeur de la vie, concluent que la politique publique visant à sauver toutes les vies serait « inefficace » et « inéquitable ». Toutefois, lorsque l’on adopte une approche d’écoute de la position morale des personnes à qui on demande de manière compréhensible et claire si elles jugent « acceptable » le risque de mourir des suites de complications sévères de la COVID-19, on peut constater un appui fort aux principes de précaution, de prudence et de prévention qui écartent toute approche risquée. Certes, chez un grand nombre des personnes ayant contracté le virus, l’horizon de vie s’approchait déjà de la mort en raison de maladies et de comorbidités. Par contre, un nombre significatif de personnes en bonne santé risquent aussi de décéder de la COVID-19.

Une lecture globale et approfondie de la crise sanitaire actuelle doit tenir compte de l’étroite interdépendance entre la société civile, le domaine politique et le domaine économique. La réponse à la crise relève fondamentalement du domaine politique, d’autant plus que les tensions démocratiques précédant la pandémie reposaient notamment sur des demandes répétées et insistantes pour une révision en profondeur du modèle économique actuel, afin d’intégrer des projets de réduction des inégalités, de réduction de la pollution, de respect des cultures, de transition écologique, de villes écoresponsables, etc.

Or, on le voit, une des choses que la pandémie révèle, c’est la déconnexion entre l’économie mondialisée d’une part, et les valeurs d’intégrité, d’égalité, d’équité et de justice, conformes à la bioéthique et aux droits humains, de l’autre – et ce, malgré l’adhésion de la plupart des États membres de l’ONU à différentes chartes et conventions proclamant ces droits.

Comment réduire au maximum le nombre de pertes de vies humaines dans la situation exceptionnelle de la pandémie de COVID-19 ? Cela ne peut se réaliser que par l’obtention d’un consensus global humanitaire réduisant le plus possible les activités économiques comportant des risques pour la santé humaine – à l’exception des activités essentielles – jusqu’à ce que la médecine et la recherche scientifique rendent disponibles un traitement ou un moyen de prévention efficace accessible à toute la population. Une économie résiliente et durable rendrait possible une telle pause pendant la période d’urgence sanitaire. La solidarité internationale exige aussi que les ressources soient réparties afin de réduire les souffrances humaines (violences sociales, violences domestiques et contre les femmes, famines, pauvreté extrême, etc.) et les fardeaux imposés à la collectivité par les politiques publiques spéciales et contraignantes visant la limitation au maximum de la transmission du virus (maintien des soins de santé, programmes de soutien à un mode de vie sain en temps de pandémie, etc.). Or, de tels plans d’actions humanitaires à l’échelle globale ne semblent pas s’imposer en ce moment. Les principaux acteurs au pouvoir doivent impérativement formuler leurs engagements en termes de responsabilité sociale et collective, en prenant en compte les menaces et les dangers engendrés par la pandémie.

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À propos de l'auteur

Mireille D'Astous

L’auteure, doctorante en éthique et théologie à l’Université Laval et boursière au Centre justice et foi, est membre du comité de rédaction de Relations